Derrière les barbelés, il y avait un petit carré de verdure avec, au milieu, une balançoire occupée par une fillette.

« Désignant la déchetterie en contrebas, puis la colonie [israélienne] de Kiryat Sheiba et l’extension du camp, [le père] a mis brutalement l’appareil photo entre les mains de son garçon.

– Regarde à travers le viseur et appuie. Photographier, c’est comme dessiner ; observe et photographie ce que tu vois.

Ahmad a obtempéré. Il voyait les arbres et l’horizon lointain, les grands espaces, les oiseaux, il voyait les amandiers en fleur, les abricotiers et, au-dessous, les prés tapissés de coquelicots, d’hibiscus et de cyclamens, et le fameux chien qui s’éloignait entre les plants de verdure, en direction de la colonie de Kiryat Sheiba. Derrière les barbelés, il y avait un petit carré de verdure avec, au milieu, une balançoire occupée par une fillette. Elle avait l’air d’une poupée blonde avec sa queue-de-cheval qui ne cessait de voleter à chacun de ses balancements, s’élevant dans les airs pour retomber sur ses épaules, avant de remonter de nouveau comme un cerf-volant. La fillette ressemblait à un papillon, à un petit oiseau.[…]

Le lendemain, [Ahmad] est retourné au grillage pour constater par lui-même ; les deux petites pommes [qu’elle avait sur la poitrine], à peine plus grosses que des olives, étaient plutôt émouvantes et attendrissantes. Ses cheveux étaient des boucles soyeuses, elle avait les joues enflammées par le soleil de printemps et rougies par l’effort… Elle était en train de jouer à la marelle, toute seule. Elle sautait sur une jambe et sa robe fleurie sautait en rythme, tout comme sa queue-de-cheval qui retombait tantôt sur sa poitrine, tantôt sur son dos. Tandis qu’elle sautait et comptait les cases: «Ekhad, shnaim, shalosh, arba», il comptait dans sa tête en arabe: «Wahad, thnein, thlathé, arbaa.» Il s’est approché du grillage au moment où elle repartait: «Ekhad », un saut. «Shnaim!», un saut. «Shalosh!», un saut, «Arba!», puis elle s’est arrêtée, a fait demi-tour et recommencé. 

Cette fois-ci, tandis qu’elle sautait, il a répété après elle à haute voix pour qu’elle l’entende: «Ekhad, shnaim, shalosh, arba.» Elle s’est retournée vers lui et s’est figée l’espace d’un court instant, le dévisageant des pieds à la tête, les yeux s’arrêtant sur l’appareil photo, puis elle a recommencé la partie, cette fois sans compter. Alors, il l’a accompagnée, d’une voix plus forte: «Ekhad, shnaim, shalosh, arba.» La voyant sourire discrètement, il s’est enhardi et a répété encore plus fort: «Ekhad, shnaim, shalosh, arba!» » 

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Extrait de Un Printemps très chaud, de Sahar Khalifa, traduit de l’arabe (Palestine) par Ola Mehanna et Khaled Osman, éditions du Seuil, 2008

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