Un sillon qui aurait mérité d’être creusé

Alors voilà, j’ai lu Le sillon de Valérie Manteau.

Pas parce qu’il a eu le Renaudot, non, j’avais décidé de le lire bien avant, en apprenant que le roman se passait à Istanbul (j’aime tellement cette ville que Guillaume Musso et même Christine Angot pourraient m’avoir comme lecteur s’ils choisissaient d’y situer un livre), et accessoirement parce que j’aime bien les livres des éditions Le Tripode, qui font un formidable.

C’est une lecture que j’ai faite le plus souvent sans déplaisir.

J’ai aimé ces quelques jours passés en compagnie de la narratrice, une Française partie vivre sa relation quelque peu chaotique avec son amoureux, un jeune Turc – ou plutôt un Turc jeune – déçu par la révolution avortée de Gezi. Sur place, elle va s’intéresser aux autres mouvements contestataires de l’histoire de la Turquie, et décide de consacrer un livre à Hrant Dink, héraut de la défense des droits de la minorité arménienne (assassiné en 2007 par un nationaliste énervé).
J’ai aimé parcourir avec elle les rues d’Istanbul, prendre des thés et des bières en discutant avec ses compagnons – une sympathique bande d’opposants squatters et de sans-papiers rebelles (ou l’inverse). Elle vit son histoire d’amour un peu difficile tout en réfléchissant à l’après-révolution, en commentant ce qu’elle perçoit de la France, les malentendus mutuels, les rendez-vous ratés entre Orient et Occident (alors que quiconque vit là-bas passe périodiquement de l’Europe à l’Asie et vice-versa).

Je pourrais arrêter là ma recension et m’abstenir de dire ce qui m’a agacé, en me contentant de renvoyer aux nombreuses critiques qui n’auront pas manqué d’en dénoncer les travers.
Or, je m’aperçois que personne dans la presse, je dis bien personne, n’a émis la plus petite réserve vis-à-vis du roman, apparemment auréolé d’un formidable a priori favorable et immunisé du moindre reproche par le fait que Valérie Manteau est une journaliste qui a fait un passage par la rédaction de Charlie Hebdo entre 2008 et 2013. Mais désolé, ça ne m’empêche pas de trouver des défauts à son bouquin…

Voici donc, en vrac, mes motifs d’agacement:
– Le « coup de génie » du roman est de suivre deux fils parallèles: d’un côté la romance chaotique de la narratrice avec son amoureux de Turquie, de l’autre ses observations sur les milieux contestataires d’Istanbul. Or si le fait de les combiner est sans nul doute une trouvaille heureuse, aucun des deux fils pris isolément n’est vraiment satisfaisant.
– La narratrice joue au chat et à la souris avec son amant (sic). Je dis « sic » d’abord parce que le terme fait un peu suranné (la narratrice l’utilise aussi à propos d’une psychologue queer qu’elle avait choisie comme guide lors de son premier séjour à Istanbul : « Sait-il que nous avons été amantes? »), mais surtout parce qu’il paraît très exagéré: la seule fois où il lui fait l’amour c’est quand il est sous overdose de médicaments.
– Il faut dire qu’elle a le don pour l’énerver. Alors qu’il travaille comme serveur dans un bar bondé, elle choisit toujours l’heure du coup de feu pour lui poser des questions du genre: « Qu’est-ce qui fait que la France est un symbole si important que le monde entier s’est levé pour Charlie? ». Sans déconner?
– Du coup, ça se passe plutôt mal entre eux. Les circonstances voudraient qu’on prenne naturellement parti pour elle, la pauvre, perdue dans une ville qu’elle ne connaît pas, condamnée à glaner quelques mots d’une langue qu’elle n’a pas apprise, etc. Or dans cette querelle je me suis parfois surpris à me ranger du côté de l’homme (ce qui ne me ressemble pas du tout). Elle a l’air d’attendre énormément de lui sans pour autant se montrer particulièrement chaleureuse. Pour tout dire, elle n’est jamais contente. Alors quand il lui lance: « Tu hystérises tout le monde et tu ne nous aides pas. », on a envie de lui crier: oui, c’est ça, envoie-la bouler!
– De son côté, elle ne le ménage pas trop non plus. La preuve, elle s’abstient de lui donner un prénom, se contentant d’un « il » si vague qu’on se demande parfois si c’est bien de lui qu’elle parle. Bien sûr, on peut y voir une forme de pudeur de l’auteure souhaitant protéger l’identité de son ex. Mais on peut aussi se dire qu’elle le punit a posteriori en le condamnant à l’anonymat.
– À certains moments, on se dit que la narratrice doit être plus nunuche que l’auteure. Lors du passage de Valérie Manteau à « La Grande Librairie », François Busnel, tout en noyant le roman sous une pluie d’éloges, a d’ailleurs pris son air faussement rusé pour lui faire observer avec un sens certain de l’euphémisme: « La narratrice est assez naïve, plus naïve que vous… »
Mais cette idée est un peu contre-intuitive: d’habitude les écrivains cherchent plutôt à donner à leurs personnages plus d’épaisseur et de mystère qu’ils n’en ont eux-mêmes. Mais alors, c’est peut-être l’auteure qui est encore plus nunuche que sa narratrice? se prend-on parfois à penser avant d’écarter bien vite cette hypothèse vertigineuse.
– En observant les courants contestataires turcs, la narratrice décide d’écrire un livre sur… Hrant Dink, ce qui est quand même assez convenu: un peu comme si je partais observer les violences contre les Noirs aux États-Unis et que me venait l’idée incroyable de raconter le parcours de… Martin Luther King.
– De ce livre en cours d’écriture, on ne saura pas grand-chose, sinon que le dessinateur qui doit fournir les illustrations a l’air de bien avancer. Du coup, la biographie de Dink par Tuba Çandar, dans laquelle elle puise des anecdotes à la pelle, a l’air beaucoup plus passionnante que son livre-fantôme. Bien sûr, on peut y voir une forme d’humilité de l’auteure trop modeste pour nous dire ce qu’il y aura dans la biographie si longuement mûrie par sa narratrice. Mais on peut aussi se dire qu’elle-même n’en a pas la moindre idée. En tout cas elle n’en cite pas une seule ligne.
– Ce qu’elle cite très abondamment, en revanche, ce sont les mots d’auteurs turcs vivants, appartenant eux aussi à cette mouvance contestataire sévèrement réprimée par Erdogan et sa clique. Souvent il s’agit de personnalités exceptionnelles comme Pinar Selek ou Asli Erdogan, qui ont toutes deux de la Turquie une vision pénétrante et désespérée. Bien sûr, on peut y voir une forme d’humilité de l’auteure préférant laisser la parole à celles qui savent. Mais on peut aussi se dire que ces citations brisent l’élan romanesque et dévient le livre vers l’essai littéraire. À la limite j’aurais préféré qu’elle me donne sa vision à elle, quitte à parfois se tromper – ce que, au vu du reste, elle n’aurait certainement pas manqué de faire.

Au fond peut-être que j’attendais trop de ce livre, et que je l’aurais voulu parfait, alors qu’il s’agit juste d’un bon roman, que je recommande malgré tout (mais si!).

© Khaled Osman
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Le sillon, de Valérie Manteau, Le Tripode, 2018.

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