Duel critique à propos de « Boussole », de Mathias Énard

A propos de Boussole, de Mathias Énard, nous ouvrons aujourd’hui nos colonnes à deux de nos chroniqueurs qui ont sur ce roman des avis divergents, voire franchement opposés. 

Faute de place et sachant qu’il y fait de larges citations de la recension de son confrère, nous n’avons fait figurer ici que la critique de Khaled Osman, en espérant que notre collaborateur Osman Khaled ne nous en voudra pas.


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« J’ai lu la recension de Boussole par mon estimé confrère Osman Khaled, et, bien que souvent d’accord avec lui, je dois vous dire qu’il s’est cette fois-ci fourvoyé dans les grandes largeurs.


Son égarement est d’emblée patent, lorsqu’il qualifie de « roman » ce qui n’est en réalité qu’un essai empesé dont l’auteur a le plus grand mal à coller à son sujet… J’en veux pour preuve la scène, « d’ores et déjà anthologique » selon mon confrère, du concert donné par Beethoven chez la comtesse Apponyi. Cette scène est peut-être d’anthologie (allez, ne mégotons pas, elle l’est!), mais hormis la présence à la soirée de quelques têtes enturbannées, force est de constater qu’elle est… totalement hors sujet!

La thèse de cet essai, séduisante il est vrai, veut que l’orientalisme ne soit pas seulement cet échafaudage mental propre aux savants et aux artistes d’Occident enivrés par un Orient fantasmé, ni « l’institution globale qui traite de l’Orient par des déclarations, des prises de position, des descriptions, un enseignement, une administration, un gouvernement [..], bref un style occidental de domination, de restructuration et d’autorité sur l’Orient » (je me permets de rappeler ici l’une des définitions qu’en donne Edward Saïd), mais une construction opérée de concert à la frontière mouvante entre Occident et Orient, construction par laquelle l’Un et l’Autre se sont mutuellement fécondés.
Malheureusement, les preuves produites à l’appui de cette thèse sont quelque peu évanescentes, ce qui confirme la propension de Mathias Énard à ne pas tenir ses promesses. Celui-ci voudrait nous faire croire à une certaine noblesse de l’orientalisme (et je dois bien admettre que les exemples qu’il cite dans le domaine de la musique sont saisissants), mais cette noblesse est aussitôt infirmée par les spécimens d’orientalistes contemporains qui sont censés nous guider à travers ces frontières mouvantes: ces derniers sont tellement fats, mesquins et sans scrupules qu’on eût préféré les voir officier loin de cet Orient qu’ils ambitionnent de nous faire aimer. Je remarque d’ailleurs que mon confrère (ce petit malin) a pris comme exemple « la figure extraordinaire de Fred Liautey-Farid Lahouti » (sur ce point, je ne peux que lui donner raison), mais en omettant sournoisement de préciser que celui-ci était le seul à échapper à cet océan de bassesse…

Si mon respectable (quoique) confrère a pu se laisser abuser au point de voir dans Boussole un roman, c’est parce que cet essai avance affublé des oripeaux de la fiction: l’imagination, le désir et le rêve (enfin moi, je dirais plutôt l’hallucination, le fantasme et le délire!).
Mon confrère a beau jeu de faire remarquer que Mathias Énard écrit bien, très bien même. Je le cite: « Il y a dans Boussole d’innombrables phrases pour lesquelles maints écrivains seraient prêts à se damner, rêvant du jour où ils seront capables d’en écrire de pareilles. » (Là-dessus, l’honnêteté m’oblige à reconnaître qu’il a raison.) Hélas, ces pépites n’affleurent que dans les rares, trop rares moments où la fiction littéraire reprend ses droits sur l’étalage d’érudition.

Pour donner malgré tout un fil d’Ariane à ce pensum pansu (ne vous fiez pas aux 400pp annoncées, si les passages à la ligne avaient été respectés, le livre ferait 3.726pp), l’auteur l’a coulé tel un bloc de béton dans le fleuve tumultueux de ce que mon confrère qualifie de « magnifique histoire d’amour ». Hélas, n’en déplaise à cet incurable romantique qu’est Osman Khaled, ladite romance n’est pas plus vraisemblable que ses protagonistes ne sont crédibles!
Notre musicologue insomniaque, provincial viennois quelque peu falot, passe son temps à courir, au même rythme qu’il cherche ses pantoufles, après l’objet de sa passion (enfin moi, je dirais plutôt après le reflet du souvenir de l’ombre de sa passion!).
Cet objet, c’est la très insaisissable Sarah, orientaliste française aux origines juives iraniennes, furieusement exotique et frénétiquement polyglotte (ou l’inverse), quant elle n’est pas passablement hystérique.

Me permettra-t-on de dire que cette Sarah, qui occupe toutes les pensées de notre brave Franz, est une vraie peste? S’il existait un prix de la cuistrerie, elle serait nominée haut la main pour le jabot d’or!
Quelques exemples parmi tant d’autres… Lors d’une expédition au mémorial de Saint-Gothard, que Sarah feint d’avoir décidée au pied levé, Franz s’aperçoit qu’elle l’a en réalité laborieusement préparée:  « [Elle] avait potassé (et pas question d’un coup de Google en ces temps déjà anciens) la vie de Hammer-Purgstall l’orientaliste, à tel point que je la soupçonnais d’avoir lu ses Mémoires, et donc de me mentir quand elle disait savoir très peu d’allemand (la demoiselle maîtrisant déjà parfaitement une multitude de langues, elle peut bien rester modeste sur celles qu’elle ne connaît qu’à moitié) ; elle avait préparé sa visite à Mogersdorf, connaissait tout de cette bataille oubliée [ayant opposé en 1664 les Ottomans aux forces du Saint-Empire] et de ses circonstances. »
Un second exemple pour la route: lors d’une de leurs discussions, Gilbert de Morgan, l’abject professeur de thèse de Sarah, se tourne soudain vers celle-ci pour lui demander si Saïd mentionne dans ses écrits Ali Shariati, l’idéologue de la révolution iranienne. « Euh oui, je crois, dans Culture et impérialisme (hésite Sarah, aussi désarçonnée que si elle avait été piquée par une guêpe), mais je ne me souviens plus en quels termes. » Et Franz de commenter: « Sarah s’était mordu la lèvre avant de répondre; elle détestait être prise en défaut. Dès notre retour, elle allait se précipiter à la bibliothèque – et hurler (sic) si d’aventure les œuvres complètes de Saïd ne s’y trouvaient pas. »
Cela n’a apparemment pas empêché Osman Khaled d’adhérer aux inclinations du narrateur, voire de les partager: à lire sa critique enflammée, on croirait que lui-même en pince pour la petite arrogante.

Si encore Sarah n’avait pour seul défaut que sa prétention abyssale, on aurait pu comprendre les emballements irraisonnés de mon confrère (sans doute un peu frustré). Mais cette fille n’est même pas saine d’esprit!
Car il faut savoir que Sarah, quand elle n’est pas en train de disserter à brûle-pourpoint sur les campagnes militaires prussiennes ou sur la poésie persane, est sujette à de violents accès de folie. Alors que notre Franz, habituellement paralysé par la timidité, se montre pour une fois prolixe, l’odieuse Sarah ne trouve pas mieux que de lui reprocher… de trop parler (un comble vu qu’elle est elle-même bavarde comme une pie): « Tu me soûles. » Le brave musicologue n’en est pas moins satisfait de l’avoir « enivré de belles paroles », et croit bon de lui demander où en est sa thèse. C’est alors que Sarah a cette réaction très naturelle: « [Elle] souffla un grand soupir, là, sur le trottoir de la rue Damrémont, se prit le visage dans les mains, puis secoua la tête, leva les bras au ciel et poussa un long hurlement. »
Bon, d’accord, me direz-vous, Sarah est folle, mais l’important, c’est que Franz l’aime à la folie. Or, le vieux garçon à sa maman ne fait que haleter derrière elle tout le long du livre, essuyant de sa part humiliation sur humiliation. Mathias Énard voudrait-il nous dépeindre la belle succombant par une nuit torride aux charmes de ce pataud de Franz que pas un lecteur – sauf peut-être cet incorrigible rêveur qu’est Osman Khaled – n’y croirait.

Non, décidément, mon seul point d’accord avec mon (pitoyable) confrère est qu’il faut lire ce livre toutes affaires cessantes: selon lui, afin d’en apprécier la réussite flamboyante; selon moi, afin d’en déplorer le ratage spectaculaire et de rêver au formidable roman que Mathias Énard aurait pu tirer, si seulement il avait davantage dompté ses passions, de son prodigieux matériau.

© Khaled Osman

Une réflexion au sujet de « Duel critique à propos de « Boussole », de Mathias Énard »

  1. un livre avec trop de références, des phrases trop longues, on s’endort et tout d’un coup l’émerveillement d’une phrase ! On ce n’est pas un roman, messieurs du Goncourt vous avez encore une fois cédé aux sirènes , Palmyre ? Peut être l’actualité ?
    Je ne recommanderais pas ce livre indigestes pas de plaisir à le lire , c’était un pensum, il fallait le terminer.
    L’académie devrait se ressaisir et nous offrir du plaisir et non des invnetaires ou thèses …

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