Aujourd’hui que le temps a rattrapé Ghitany…


Le grand écrivain égyptien Gamal Ghitany vient de s’éteindre au Caire, aboutissement hélas prévisible d’un coma qui durait depuis plusieurs semaines.

Si cette disparition laisse le sentiment d’une perte irréparable, elle n’efface cependant en aucun cas l’empreinte dont il a marqué le paysage littéraire et culturel égyptien. Pas plus qu’elle n’efface le souvenir de cette chaleur qu’il a su témoigner à ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de connaître l’homme derrière l’écrivain.

Le souvenir de ma première rencontre avec Ghitany donne un aperçu de la relation chaleureuse qu’il savait établir avec les gens.


Cette chaleur, je ne la soupçonnais guère quand je suis allé le rencontrer pour la première fois à ”Akhbar el-Adab” (la revue littéraire qu’il a fondée et dont il a fait une caisse de résonance unique pour les textes d’auteurs venus des quatre coins de l’Égypte et de l’ensemble du monde arabe).

Bien sûr, je connaissais de réputation son Zayni Barakat (traduit en 1985 au Seuil par Jean-François Fourcade), formidable plongée historique dans le Caire du XVIe siècle, chargée de résonances politiques avec la période nassérienne.
Mais je n’en savais guère plus sur l’écrivain et sur l’homme, tout au moins jusqu’à ce qu’il me soit donné de traduire les propos autobiographiques que Ghitany avait recueillis auprès de celui qui n’était pas encore le prix Nobel (Mahfouz par Mahfouz, Sindbad-Actes Sud, 1991).

Ce qui m’avait d’emblée frappé, dans ces entretiens, c’est qu’ils se déroulaient au cours de longues balades des deux auteurs dans les rues du Caire. Les réponses de Mahfouz étaient bien sûr passionnantes, imprégnées de sagesse et d’humour, mais les questions de son cadet Ghitany, qui pourtant n’était que l’intervieweur, ne l’étaient pas moins.
Alléché, je m’étais donc intéressé aux écrits de ce dernier, pour découvrir une œuvre fascinante par sa richesse et sa cohérence, source d’indicibles bonheurs de lecture. Et une évidence s’était très vite imposée à moi : je devais à tout prix tenter de transmettre cette voix aussi puissante qu’originale – traduire Ghitany en français.

Après avoir frappé en vain aux portes des éditeurs, j’avais fini par suivre le conseil de l’un d’entre eux: approcher l’auteur lui-même, réputé s’intéresser de près à ses traductions. Comme je me présentais, peu sûr de moi (après tout je n’avais jusque-là traduit, hormis les fameux entretiens, que deux romans de Mahfouz), il m’avait rapidement mis à l’aise, s’exclamant: « Cette rencontre aurait dû avoir lieu depuis longtemps! » Outre son utilité pratique – l’écrivain avait exhumé de ses tiroirs un contrat d’édition en français signé quelques années plus tôt et qui ne demandait plus qu’à être honoré -, cette première prise de contact allait sceller pour toujours une amitié solide, émaillée de rencontres chaleureuses tantôt au Caire, tantôt à Paris.

J’avais ainsi traduit deux romans de lui quand le rêve de traduire son extraordinaire Livre des illuminations (livre-fleuve écrit à la suite du décès de son père, survenu alors que lui-même était en déplacement à l’étranger) est venu me tarauder.
Je voyais bien – et Gamal aussi – que c’était un projet insensé tant sur le plan littéraire (comment transposer un livre aussi profondément ancré dans le patrimoine arabo-musulman ?) qu’éditorial (une somme de près d’un millier de pages, le plus gros roman arabe contemporain jamais traduit). Mais je voulais coûte que coûte traduire cette œuvre-phare, où il se payait le luxe d’une mise à nu autobiographique qui détonnait dans une littérature généralement rétive au « je ». Il y inventait rien moins qu’une nouvelle forme romanesque arabe, fondée sur la réhabilitation de techniques narratives inspirées du riche patrimoine littéraire et spirituel arabo-musulman, depuis les Mille et une nuits jusqu’à Ibn Iyas.
À force de complots ourdis en commun et de tractations, lui et moi avions fini par convaincre Claude Cherki, alors patron du Seuil, de nous suivre dans ce projet fou, et c’est ainsi que Le Livre des illuminations a vu le jour en français (Seuil, 2005).

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La puissance de sa voix, Ghitany la tirait de son profond ancrage dans une culture égyptienne qui a vu se succéder les civilisations sans jamais perdre son âme, mais aussi d’un parcours personnel peu banal, non exempt de contradictions: né dans une Haute-Égypte rurale encore arc-boutée sur ses traditions, mais élevé dans le fourmillement urbain du Vieux Caire, écrivain dans une famille modeste où se procurer du papier relevait de l’exploit, fervent admirateur d’un Nasser dont le régime l’enferma pourtant dans ses geôles, promu, lui l’autodidacte, au rang d’intellectuel, on en passe et de meilleures. En apparence, rien ne prédestinait l’enfant, dont le père quasi-illettré se débattait pour joindre les deux bouts, à devenir écrivain. Rien si ce n’est le rêve, qu’une succession de hasards allait muer en obsession tenace.

Il y avait d’abord eu la découverte des livres, étalés à même le trottoir par les bouquinistes; moyennant quelques piastres, l’enfant pouvait s’asseoir à l’ombre du minaret d’al-Azhar, et dévorer jusqu’à la nuit tombée ces volumes qui d’abord parlaient d’épopée et de pays lointains, et qui plus tard l’entraîneraient dans les envolées métaphysiques des maîtres soufis.
Très tôt, il avait eu l’intuition que les livres permettent des voyages bien plus fastueux que la plus coûteuse des expéditions. Fasciné, il lui arrivait de recopier des passages entiers de ces chroniques médiévales pour mieux s’en imprégner.
De là à s’essayer à l’écriture, il n’y avait qu’un pas, vite franchi, grâce à l’encouragement inattendu reçu, à seulement 14 ans, de son aîné Naguib Mahfouz. Son premier recueil de nouvelles allait paraître quelques années plus tard, inaugurant une oeuvre prolifique et dense.

À mesure qu’il avançait dans son projet d’écriture, les préoccupations de Ghitany s’étaient radicalement transformées. Après s’être attaché à stigmatiser les mécanismes oppressifs qui restreignent la liberté humaine, l’écrivain avait changé de cible. Avec la maturité, et sans doute les épreuves – après tout, que peut-il vous arriver quand vous avez déjà connu la misère et la prison? – un déclic s’était produit: ce qui en vérité opprime l’homme, c’est le bouleversement des valeurs, l’étiolement des ambitions et surtout la course du temps, avec son corollaire, l’oubli qui gangrène tout.

Aujourd’hui que le temps a rattrapé Ghitany, on ne saurait mieux célébrer l’écrivain qu’en reprenant les mots que lui-même avait, dans son cathartique Livre des illuminations, couchés sur le papier comme un fervent et monumental tombeau à la mémoire de ce père tant admiré…

C’est en premier lieu, quand la fin est proche et que l’agonie se précise, le désarroi, le refus de croire à ce qui est pourtant inéluctable:

« J’ai entendu les pas de mon père arpenter le pourtour du mausolée d’al-Husayn, j’ai entendu sa voix recrue de fatigue qui me disait, et cela trois ans avant qu’il ne s’absente définitivement, avant qu’il ne monte vers la lumière et se perde dans les étoiles lointaines : “Tu sais, Gamal, c’est fini pour moi… je suis sur la pente descendante.” J’avais poussé un cri de protestation : “Père, ne dis pas cela, je suis sûr que Dieu te prêtera longue vie !” Hélas, ma prédiction ne s’est pas réalisée et mon espoir a été déçu. »

Mais c’est aussi, au moment de l’adieu au défunt, la foi en la vie, la conviction que la richesse de l’âme et la gaieté perdureront par-delà la mort (Ghitany avait repéré la permanence, dans les rituels populaires actuels – toutes religions confondues -, des croyances héritées de l’Égypte ancienne):

« Bientôt arrive […] toute la troupe de ceux qui ont aimé mon père et qu’il a aimés. C’est Muhammad ‘Ali qui entre le premier et dévoile le visage du bien-aimé :
– Salut à toi, Ahmad…
Il lui parle comme à un vivant:
– Tu n’as rien à craindre, Ahmad, plus jamais; les tiens sont venus jusqu’à toi pour te tenir compagnie et se presser autour de toi.
Il se tourne vers l’assistance:
– Regardez-le, il rit ! Toute sa vie durant, il a opposé le rire à l’adversité, et à présent il continue de rire. Je vous le demande, à le voir ainsi, aurait-on quelque raison de s’en faire pour lui ? »

Je veux croire que là où il est, quelque part « dans les étoiles lointaines », Gamal Ghitany ne s’est pas départi de sa foi dans l’homme et dans la vie, pas plus qu’il ne s’est départi de son humour et de son sourire…

© Khaled Osman

2 réflexions au sujet de « Aujourd’hui que le temps a rattrapé Ghitany… »

  1. Dear Mr. Osman, thanks a lot for your extraordinary translation of this difficult, multifaceted novel! Owing to it, I had a chance to get acquainted with a work of literature which is not only thought-provoking, but also is so much different from a lot of what I have read. You have made a titanic effort, and we are all the richer because of that.

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