Un chien de rue bien entraîné
Roman de Muhammad Aladdin
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traduit de l'arabe (Egypte) par Khaled Osman

La parution d’"Un chien de rue bien entraîné" (Kalb baladî mudarrab, 2014) de l’écrivain égyptien Muhammad Aladdin chez Sindbad/Actes Sud, servi par la remarquable traduction de Khaled Osman, est un événement dont on ne peut que se réjouir.
Aladdin a à son actif cinq autres romans et quatre recueils de nouvelles. Son premier roman, l’Évangile selon Adam (2006), le propulse comme l’un des écrivains les plus prometteurs qu’il faudrait impérativement découvrir. La série comics Maganîn («Les fous») publiée avec Ahmad Alaidy entre 2000 et 2002, avec 30.000 exemplaires vendus, est un bestseller du genre. Muhammad Aladdin vit depuis 2019 à Berlin où il se consacre à l’écriture.

L’auteur fait partie de la nouvelle génération d’écrivains qui tente de refaçonner les codes de l’écriture, la libérant des exigences de l’esthétique sociale et édifiante. Un chien de rue bien entraîné jette un regard ludique et décalé sur une réalité qui déchante. Le roman joue des multiples ressources de la dérision, l’érigeant en un contre-pouvoir capable à la fois de libérer l’imagination et de questionner de façon acerbe les sujets du vécu quotidien.

Ahmad, le narrateur, ainsi que la bande de ses copains, "des égarés sans avenir", accros aux drogues de toutes sortes, sont des "spécimens de cette nouvelle génération de jeunes à la mode". Comme les chiens de rue errants, ils savent se débrouiller et se tirer d’affaire par une sorte d’instinct de survie jovial, quelle que problématique que soit la situation. Orphelin de mère, Ahmad, surnommé Mao, vit chez sa tante. Sa licence de lettres ne lui permet pas, à elle seule, de décrocher un emploi – "tout marche par piston". Pour participer aux dépenses du foyer, il écrit des récits pornographiques pour sites spécialisés, payés trois dollars le texte. Il trouve l’inspiration soit dans ses expériences et ses fantasmes personnels, soit dans ses connaissances érudites de l’histoire du cinéma X qui remontent à une obsession de longue date entretenue par la fréquentation des forums internet, soit dans les chefs-d’œuvre de Nadia Lafesse. L’occasion de glisser "accessoirement" que l’Égypte, terre de l’islam, "occupe la troisième position après les États-Unis et l’Inde en termes de consultation de sites pornographiques".
Alaa, dénommé Le Loule, est diplômé de l’Institut du cinéma. Il rêve de tourner un film mélodramatique autour de l’amour impossible entre un jeune homme romantique et une fille atteinte d’un mal incurable. Un genre d’histoire à La Dame aux camélias dont est férue la fiction populaire égyptienne. Ahmad lui suggère des scénarios en phase avec les évolutions de la société. Une fille qui se révèle être une pute ou qui ne s’intéresse qu’à l’argent du soupirant serait un personnage plus convaincant. Le Loule devra toutefois se contenter de recruter des danseuses du ventre dans des cabarets miteux en vue de les filmer et de diffuser les vidéos sur YouTube. Abdallah, fils d’un riche marchand, devient toxicomane. Névine est une aventurière débauchée, et Ali l’Amende, une sorte de maquereau qui dévalise les femmes dont il s’est lassé. Les épisodes défilent sous nos yeux comme autant de séquences d’un film déjanté. Le dernier chapitre [...] se termine sur une débandade digne du cinéma burlesque.

À travers ces récits débridés se lisent les désillusions des différents modèles de société et le malaise des aspirations individuelles et collectives. Le désenchantement se faufile entre un avant et un après: "C’était vraiment une époque heureuse, qui laissait augurer de beaux jours à venir, car l’Égypte était en pleine transformation, et le mégaprojet immobilier de Dreamland était en gestation." Ou encore: "En vérité c’étaient des jours heureux… Peut-être aussi était-ce notre jeune âge qui nous plongeait dans une sorte de gaieté permanente." Les années 1990 avec la démocratisation d’internet et des nouvelles technologies promettaient une modernité qui tournerait définitivement la page du passé. Or, le présent a "un air de déjà-vu". Le Caire, sans se départir de son agitation effrénée, ressemble à "un brouillon inachevé". Le propos lâché par le passager d’un minibus - "Mais qu’est-ce qui nous arrive, bon Dieu, comment est-ce qu’on a pu tomber si bas?" - résonne au-delà de la situation particulière de son énonciation et résume en filigrane les échecs à répétition.

Hormis le refrain d’une chanson qui loue la prise de pouvoir par l’armée à la suite du renversement du régime des Frères musulmans, quelques dates emblématiques de la grande histoire, amputées de leurs contextes, ou l’arrivée anecdotique du major Mustapha pour participer à une soirée ramadanesque embrumée par les vapeurs du kif, la politique est royalement évacuée. Or, tout est politique sous la plume de Muhammad Aladdin. En induisant un effet moqueur, le fond de tragique sur lequel le roman est construit sans jamais dire son nom n’est que plus visible. Dans ce jeu ludique, l’écriture tisse entre le narrateur et le destinataire des liens de connivence. Le narrateur interpelle incessamment son "ami lecteur", car le rire a toujours besoin d’un écho qui le décrypte. Un rire qui est une forme d’insoumission, un art d’exister et de désamorcer le pire!

Recension de Katia Ghosn dans L'Orient Le Jour, juillet 2022





Comme son auteur, Muhammad Aladdin (né au Caire en 1977), le héros de ce roman, Ahmad, appartient à la "génération de la place Tahrir". Celle qui avait porté les aspirations révolutionnaires de la jeunesse égyptienne lors du "printemps arabe" de 2011 et qui connut ensuite la désillusion. Ce bref récit porte la marque de ce courageux soulèvement populaire. Le ton y est libre, impertinent, un rien désabusé, et le propos pour le moins provocateur : sexe et drogue dans un milieu de quadras désargentés, vivant d’expédients dans le tumulte inouï de la mégapole cairote.

Son dénuement oblige Ahmad, licencié en lettres, à mettre en sourdine ses ambitions littéraires. Il subvient tant bien que mal à ses besoins en écrivant pour un site Web de courts récits pornographiques payés 3 dollars chacun.

Parmi ces jeunes gens, Nevine, une superbe femme dont le mari réside dans le golfe Arabo-Persique pour des raisons professionnelles, laisse libre cours à ses impérieuses pulsions et les entraîne tous deux dans de vertigineuses aventures érotiques qu’ils paieront au prix fort. Par petites touches, aussi légères qu’incisives, Aladdin brosse ici le portrait d’une Egypte des marges dont la misère n’altère pas l’humour. Humour qui, plus encore que la courtoisie du désespoir, en a ici l’extrême élégance.

Recension d'Eglal ERRERA dans Le Monde, février 2022
 

   



Un chien de rue bien entraîné: la lampe d'Aladdin



Une certaine jeunesse du Caire, croquée sans concession par Muhammad Aladdin.


Ahmad, que ses copains surnomment Mao, est un jeune Cairote orphelin de mère, abandonné par son père, qui vit chez sa tante, dans un quartier apparemment bien tranquille, moyennant participation aux frais de la maison. Sa logeuse, par ailleurs, ne se prive pas de le traiter de "bon à rien". Alors qu'il rêve de devenir un grand écrivain et d'obtenir le prix Nobel, ce licencié ès lettres gagne sa vie minablement en écrivant, chaque jour, dix récits pornos en arabe, d'au moins cinq cents mots, pour un site spécialisé basé en Afrique du Sud. Le tout pour trois dollars, quand son employeur n'est pas en retard de paiement.

Il faut dire qu'Ahmad est très porté sur le sexe, voire obsédé. Le roman de ses aventures, d'ailleurs, commence par une scène assez crue, où il s'envoie en l'air avec sa copine nymphomane Névine − mariée avec Tamer, qu'elle qualifie de "vraiment un enculé" − dans la voiture de la jeune femme. Une addiction au sexe qui vaudra à Névine quelques ennuis: alors qu'elle venait de baiser avec Ali l'amande, un voyou violent détrousseur de prostituées, celui-ci la tabasse, et la menace de chantage, leurs ébats ayant été photographiés et filmés. Il faudra qu'Ahmad monte une espèce de commando de pieds nickelés, avec son pote Alaa dit La Loule, réalisateur de films au chômage, et leur copine Saoussane, jouant les appâts, pour sortir Névine de ce mauvais pas. Après quoi Un chien de rue bien entraîné s'achève en queue de poisson.

C'est le cinquième roman, paru en 2014, de Muhammad Aladdin, l'un des plus prometteurs parmi les jeunes (il est né en 1979) écrivains arabes. Il y croque sans concession une certaine jeunesse cairote, des marginaux, des blousons semi-dorés ringards, désœuvrés, portés sur les drogues et parfois délinquants.

Plutôt qu'un récit suivi, le livre se présente comme une suite de saynètes, avec comme fil rouge Ahmad, le narrateur, expert en cinéma porno. En dépit de quelques tunnels, la lampe d'Aladdin éclaire avec humour, plaisantant sur Le Loule, [confondu avec un] koftes - c'est-à-dire à la fois "copte" et "brochette" -, ou encore Abdallah le camé, fan du raï de la grande époque, Khaled, Cheb Mami, Faudel, Rachid Taha ou Cheikha Remitti. C'est enlevé, drôle et cruel, loin de l'Égypte que l'on montre aux touristes.


Critique de Jean-Claude PERRIER sur Livres Hebdo, février 2022