Un chien de rue bien entraîné
Roman de Muhammad Aladdin
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traduit de l'arabe (Egypte) par Khaled Osman




Comme son auteur, Muhammad Aladdin (né au Caire en 1977), le héros de ce roman, Ahmad, appartient à la "génération de la place Tahrir". Celle qui avait porté les aspirations révolutionnaires de la jeunesse égyptienne lors du "printemps arabe" de 2011 et qui connut ensuite la désillusion. Ce bref récit porte la marque de ce courageux soulèvement populaire. Le ton y est libre, impertinent, un rien désabusé, et le propos pour le moins provocateur : sexe et drogue dans un milieu de quadras désargentés, vivant d’expédients dans le tumulte inouï de la mégapole cairote.

Son dénuement oblige Ahmad, licencié en lettres, à mettre en sourdine ses ambitions littéraires. Il subvient tant bien que mal à ses besoins en écrivant pour un site Web de courts récits pornographiques payés 3 dollars chacun.

Parmi ces jeunes gens, Nevine, une superbe femme dont le mari réside dans le golfe Arabo-Persique pour des raisons professionnelles, laisse libre cours à ses impérieuses pulsions et les entraîne tous deux dans de vertigineuses aventures érotiques qu’ils paieront au prix fort. Par petites touches, aussi légères qu’incisives, Aladdin brosse ici le portrait d’une Egypte des marges dont la misère n’altère pas l’humour. Humour qui, plus encore que la courtoisie du désespoir, en a ici l’extrême élégance.

Recension d'Eglal ERRERA dans Le Monde, février 2022
 

   



Un chien de rue bien entraîné: la lampe d'Aladdin



Une certaine jeunesse du Caire, croquée sans concession par Muhammad Aladdin.


Ahmad, que ses copains surnomment Mao, est un jeune Cairote orphelin de mère, abandonné par son père, qui vit chez sa tante, dans un quartier apparemment bien tranquille, moyennant participation aux frais de la maison. Sa logeuse, par ailleurs, ne se prive pas de le traiter de "bon à rien". Alors qu'il rêve de devenir un grand écrivain et d'obtenir le prix Nobel, ce licencié ès lettres gagne sa vie minablement en écrivant, chaque jour, dix récits pornos en arabe, d'au moins cinq cents mots, pour un site spécialisé basé en Afrique du Sud. Le tout pour trois dollars, quand son employeur n'est pas en retard de paiement.

Il faut dire qu'Ahmad est très porté sur le sexe, voire obsédé. Le roman de ses aventures, d'ailleurs, commence par une scène assez crue, où il s'envoie en l'air avec sa copine nymphomane Névine − mariée avec Tamer, qu'elle qualifie de "vraiment un enculé" − dans la voiture de la jeune femme. Une addiction au sexe qui vaudra à Névine quelques ennuis: alors qu'elle venait de baiser avec Ali l'amande, un voyou violent détrousseur de prostituées, celui-ci la tabasse, et la menace de chantage, leurs ébats ayant été photographiés et filmés. Il faudra qu'Ahmad monte une espèce de commando de pieds nickelés, avec son pote Alaa dit La Loule, réalisateur de films au chômage, et leur copine Saoussane, jouant les appâts, pour sortir Névine de ce mauvais pas. Après quoi Un chien de rue bien entraîné s'achève en queue de poisson.

C'est le cinquième roman, paru en 2014, de Muhammad Aladdin, l'un des plus prometteurs parmi les jeunes (il est né en 1979) écrivains arabes. Il y croque sans concession une certaine jeunesse cairote, des marginaux, des blousons semi-dorés ringards, désœuvrés, portés sur les drogues et parfois délinquants.

Plutôt qu'un récit suivi, le livre se présente comme une suite de saynètes, avec comme fil rouge Ahmad, le narrateur, expert en cinéma porno. En dépit de quelques tunnels, la lampe d'Aladdin éclaire avec humour, plaisantant sur Le Loule, [confondu avec un] koftes - c'est-à-dire à la fois "copte" et "brochette" -, ou encore Abdallah le camé, fan du raï de la grande époque, Khaled, Cheb Mami, Faudel, Rachid Taha ou Cheikha Remitti. C'est enlevé, drôle et cruel, loin de l'Égypte que l'on montre aux touristes.


Critique de Jean-Claude PERRIER sur Livres Hebdo, février 2022