Le procès de « Gatsby »

« Une idée presque perverse m’est soudain venue à l’esprit. En ces temps de procès publics, pourquoi ne ferions-nous pas celui de Gatsby? M. Niazy [l’un des élèves de la classe, rattaché à la mouvance islamiste] serait le procureur, et il aurait à écrire un rapport qui étayerait ses preuves. Je lui racontai que, lorsque les livres de Fitzgerald avaient paru aux États-Unis, beaucoup de gens avaient pensé comme lui. […] Il n’avait pas à s’inquiéter, il n’était pas le seul à réagir ainsi.

Le lendemain, j’ai présenté le projet à la classe. Il ne s’agirait évidemment pas d’un vrai procès, mais nous devions avoir un procureur, un avocat de la défense et un prévenu. Les autres seraient les jurés. […] Personne ne voulait se charger de la défense. Certains firent remarquer que c’était moi qui avais choisi ce livre, et que cette charge m’incombait. Je répondis que dans ce cas, je ne pouvais pas être l’avocate mais l’accusée […]. Zarrin, qui tenait en même temps à voix basse ses propres conciliabules avec Vida, finit, après quelques coups de coude persuasifs, par se porter volontaire. Elle voulut ensuite savoir si j’étais Fitzgerald ou le livre lui-même. Nous avons opté pour ce dernier – Fitzgerald ne correspondait pas forcément aux caractéristiques de son roman. […]

Quelques jours plus tard, M. Bahri [un autre étudiant de la mouvance islamiste] vint me voir. Il y avait longtemps, selon lui, que nous ne nous étions pas parlé. Il était un peu vexé. […] Était-il vraiment nécessaire de faire ce procès? Je fus interloquée [par sa question]. Voulait-il que je rejette ce livre sans que le moindre mot soit prononcé pour sa défense? Et de toute façon, c’est une bonne époque pour les procès, lui dis-je, vous ne trouvez pas? »
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Extraits de « Lire Lolita à Téhéran », de Azar Nafisi, traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas, disponible en poche 10/18.