Argo: pas besoin de sous-titres…

Dans une précédente note, nous dénoncions les excès du sous-titrage au cinéma. Au vu du film Argo, notre message semble avoir été entendu (oui, Ben Affleck est un lecteur assidu de ce blog). C’est en effet le parti pris inverse – révolutionnaire? – qu’il a adopté: celui d’abolir purement et simplement les sous-titres.

 

Le film est consacré à un épisode « historique » survenu en marge du siège de l’ambassade américaine de Téhéran en 1979. Il s’agit de l’exfiltration de diplomates qui avaient réussi à s’échapper de l’ambassade assiégée pour trouver refuge à la mission canadienne. Le film commence par un bref prologue documentaire, étonnant par son honnêteté intellectuelle, puisqu’il met en évidence le cynisme provocateur des autorités américaines qui, en décidant de mettre leur allié – le Shah – à l’abri, empêchaient du même coup les Iraniens de le juger pour les crimes commis sous son règne.

 

Mais bien vite, le film, exploitant – avec une certaine efficacité il est vrai – toutes les ficelles du cinéma hollywoodien, bascule dans la propagande la plus éhontée:
– exaltation du rôle de la CIA, pourtant moins connue pour son efficacité que pour ses ratages branquignolesques et ses coups tordus, mais ici tout entière mobilisée au service d’une cause humanitaire…
– minimisation scandaleuse du rôle des Canadiens qui en réalité furent largement à l’origine de l’opération et dénoncèrent l’amateurisme risible des agents américains incapables de produire des faux documents crédibles (dans le film on voit au contraire l’agent Mendes en superman polyvalent – normal puisqu’il est interprété par Ben Affleck soi-même – dessiner sans trembler un faux visa parfaitement imité).
– description ahurissante de TOUS les Iraniens du film (sauf une domestique loyale qui choisit, sans qu’on sache pourquoi – sans doute une mutation génétique l’a-t-elle sauvée de la violence atavique des siens? – de protéger les otages en fuite, et finira par s’exiler en Irak) comme un ramassis de fanatiques barbus et hirsutes, assoiffés de sang et passant leur temps à vociférer.

Que disent-ils? Nous ne le saurons jamais, car Ben Affleck et son équipe ne se sont pas donné la peine de sous-titrer leurs propos. Leurs mines agressives et leurs vociférations gutturales suffisent à les définir comme les « barbares ». Voilà de quoi bien préparer l’opinion américaine à un futur bombardement de l’Iran…
© Khaled Osman
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Nous prendrait-on pour des mal-comprenants?

Sous ce titre (que les nostalgiques de Coluche auront con-pris), une légère pointe d’agacement.

Le nouveau film de Radu Mihaileanu, Le Concert, à partir d’un scénario magnifique, nous offre deux heures de très beau spectacle où alternent rire et larmes, finesse et outrance, cruauté et délicatesse. L’argument  est le suivant:

A l’époque de Brejnev, Andrei Filipov était le plus grand chef d’orchestre d’Union soviétique et dirigeait le célèbre Orchestre du Bolchoï. Mais après avoir refusé de se séparer de ses musiciens juifs, dont son meilleur ami Sacha, il a été licencié en pleine gloire. Trente ans plus tard, il travaille toujours au Bolchoï mais… comme homme de ménage.
Un soir, alors qu’Andrei est resté très tard pour astiquer le bureau du maître des lieux, il tombe sur un fax adressé au directeur : il s’agit d’une invitation du Théâtre du Châtelet conviant l’orchestre du Bolchoï à venir jouer à Paris… Soudain, Andrei a une idée de folie : pourquoi ne pas réunir ses anciens copains musiciens, qui vivent aujourd’hui de petits boulots, et les emmener à Paris, en les faisant passer pour le Bolchoï ? L’occasion tant attendue de prendre enfin leur revanche…

C’est donc un film formidable qu’il faut voir toutes affaires cessantes. Mais je ne suis pas là (que) pour vous parler toiles….

Pour mettre en oeuvre la folle idée qui a germé dans leur esprit, Andrei et Sacha recrutent Ivan « KGB » Gavrilov, pourtant détestable apparatchik, pour une raison très précise: sa maîtrise supposée du français (   « Il parle le français mieux que Molière » )  va lui permettre de « manager » le fameux concert et de  traiter avec le théâtre du Chatelet.

Or, et c’est un des ressorts comiques particulièrement efficaces du film, le français que parle Gavrilov (ainsi que tous les protagonistes russes) est délicieusement suranné et caricaturalement compassé, c’est un français appris une trentaine d’années plus tôt dans les classiques et restitué tant bien que mal.

Quelques exemples, exclusivement tirés de la bande-annonce (si vous en voulez plus, allez voir le film!):

Le fameux Gavrilov, donc, s’adressant au directeur du Châtelet:

« J’aimerrais m’entrrretenirrr corrrrdialement avec Monsieur Douplessiss. Pouvez-vous m’intrrrroduire, s’il vous sied? »

ou bien Andreï Filipov, rencontrant pour la première fois la soliste qu’il a choisie:

« Je vous baise… chaleurrreusement ».

Outre leur effet comique, ces décalages linguistiques sont particulièrement bien vus, le français enseigné à l’étranger étant souvent quelque peu livresque et figé dans une certaine époque, de sorte qu’il n’a pas « profité » des évolutions de la langue contemporaine. En plus du décalage temporel, il y a aussi le fait que le français est généralement perçu par les étrangers comme une langue élégante et aristocratique. Rappelons que le français était la langue de la haute société russe (et de nombreuses cours monarchiques), et que parler le français continue dans beaucoup de pays – jusque sur les plages huppées d’Alexandrie par exemple – de faire très chic. Pour atteindre l’effet désiré, les locuteurs étrangers ont donc quelquefois eux-mêmes tendance à en rajouter, à en faire « un peu trop ».

Dans le cas présent, ce n’est pas seulement le décalage lexical qui crée la « bizarrerie », mais aussi l’accent des protagonistes russes lorsqu’il s’expriment avec leurs « r » amoureusement roulés et leurs « chtch » suavement chuintés. D’aucuns, dont je ne suis pas, appelleraient ça  « un accent à couper au couteau ». D’autres, dont je suis encore moins, ajouteraient: « Les Russes, quand y en a un, y a pas de problème, c’est quand… »

Arrivé à ce stade, le lecteur de ce billet, peinant à contenir sa curiosité, se demande fébrilement d’où vient l’agacement annoncé dans mes premières lignes… Pour ne pas le laisser plus longtemps sur des charbons ardents, j’en arrive au fait.

L’agacement vient de ce que quelqu’un (le producteur, le distributeur, n’importe qui), quelque part, peut-être dans un moment d’ébriété, a décidé que les protagonistes russes parlant français devaient être sous-titrés en français. Oui, vous avez bien lu: sous-titrés de français en français.

Est-ce parce que leur français est, comme nous l’avons vu, quelque peu suranné? Sans doute pas, puisque les sous-titres se contentent de transcrire à l’identique les propos des personnages, sans – Dieu merci, car ç’eût été encore pire – les traduire en français moderne.

Non, si leurs propos sont sous-titrés, c’est juste pour décrypter ce qu’ils articulent,  supposé  inintelligible  en raison de leur accent.  Jusqu’ici, cette pratique (de m….) nous avait été épargnée au cinéma, elle était réservée… à la télévision. Celle-ci a en effet pris depuis quelques années la stupide habitude de sous-titrer stupidement dès lors que le locuteur ne parle pas le français comme un résident des beaux quartiers parisiens. Ainsi  se retrouvent pêle-mêle stigmatisés… euh sous-titrés: les provinciaux, les banlieusards, les pauvres en général, les Français un peu colorés des Antilles ou de la Réunion, ou encore les immigrés (surtout s’ils viennent du Sud ou de l’Est – l’accent anglais, par exemple, pas nécessairement plus facile à décrypter, étant curieusement dispensé de sous-titrage).

Cette pratique manifeste en réalité un double mépris:

– mépris à l’égard du locuteur, c’est une manière de dire: « toi mon gars, on comprend rien à ce que tu dis. » S’il est français, ça conduit à l’exclure un peu plus en soulignant qu’il appartient à l’une des catégories sus-énumérées. S’il s’agit d’un étranger, il doit se demander à quoi lui sert de s’être « décarcassé » à apprendre notre langue, puisqu’il se retrouve à l’arrivée tout autant sous-titré que s’il s’était exprimé dans la sienne.

– mépris à l’égard du récepteur, soit qu’on le considère comme incapable de  faire l’effort de compréhension minimal requis, soit qu’on ne veuille pas épuiser son « temps de cerveau disponible » pour autre chose que ce qu’on en attend ultimement, à savoir la compréhension des seuls messages publicitaires.

En plus d’être infamante, cette pratique est dangereuse à terme, puisque la compréhension des propos teintés d’accent est essentiellement affaire d’exercice (de l’oreille) et d’habitude. La facilité offerte par les sous-titres rendra donc toute compréhension future encore plus difficile.

En d’autres termes, les mal-comprenants vont devenir… encore plus mal-comprenants (je ne sous-titre pas).

© Khaled Osman