Espaces et labyrinthes

On connaissait  Vassili Golovanov depuis le saisissement éprouvé à la lecture de son chef-d’oeuvre Eloge des voyages insensés – des voyages 
au sens golovanien du terme, c’est-à-dire des déplacements à la fois à travers les territoires mais aussi les cultures, avec une attention toute particulière aux méandres de l’âme humaine, comme ici:
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‎Le renne ne supporte pas l’homme et le craint: sans doute perçoit-il que l’homme n’est ni un animal ni un oiseau, mais un Être. […]
Pourtant, dans la toundra, il est encore possible d’être témoin d’un drame authentique, bouleversant, primitif, qui vous coupe le souffle: le combat singulier du Renne et de l’Homme. Mais ce ne serait pas un drame si l’issue du combat était à cent pour cent prévisible. Oui, en principe, l’homme est plus fort que le renne. C’est lui qui détient le pouvoir de la peur et il s’en sert, comme d’une arme que le renne ne possède pas. Mais il arrive que le renne domine sa peur, et l’on assiste alors à un drame d’un autre ordre: celui du triomphe de la liberté.
J’ai vu le Renne vaincre l’Homme. Seul parmi les cinq mille bêtes parquées dans l’enclos, un renne marchait droit sur l’Être, droit sur le mur de la peur fait de fil de fer, d’insupportables odeurs de corps en sueur, de tabac, d’essence, de peinture et de sang de renne. D’un coup impitoyable et violent, il a fait tomber ce mur.
On a trop parlé de liberté au cours de ces deux derniers siècles. Des modèles politiques de liberté s’élèvent partout dans le monde, effrayantes constructions métalliques, évoquant parfois des cages rouillées.
Depuis que j’ai vu ce renne, je pense que la liberté ne signifie qu’une chose: la victoire sur la peur.
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On retrouve avec bonheur Golovanov dans Espaces et Labyrinthes, qui n’est pas un roman mais plutôt la relation de plusieurs « voyages » extraordinaires. Le premier nous conduit à la source de la Volga, source dont l’emplacement – et l’existence même – a fait l’objet de conjectures et de controverses parmi les géographes, au point qu’elle est devenue une sorte de Graal attirant toutes sortes de curieux, aventuriers ou simples  visiteurs.

Outre les très beaux développements sur ce lieu mythique qu’un homme s’attache à protéger en en conservant la clef par devers lui, on lira avec émotion un dialogue où est abordée, en peu de mots, la question de l’exil – plus particulièrement de ce sentiment ambivalent d’amour-haine qu’on peut porter à sa patrie:

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La fillette devint Tania Chtcherbina, elle vécut des vies diverses, à l’étranger, à Paris… Et un beau jour, elle revint à Moscou pour accompagner un groupe de ses nouveaux compatriotes, des Français venus faire une croisière sur la Volga.
– Nous suivions le même itinéraire, nous nous arrêtions dans les mêmes villes. Ces villes dont je me souvenais comme de celles d’un conte, je n’en reconnaissais rien. Et ce que je voyais était effrayant. A Ouglitch, sur le quai, des femmes soûles […] se bousculaient, se battaient: « Où tu vas comme ça, sale pute? » Les maisons… délabrées n’est pas le mot juste, vétustes non plus: mortes. J’étais transie d’effroi, un effroi véritable, je ne savais comment échapper à ce cauchemar. Mais, c’est étrange, juste après ce voyage, j’ai brusquement décidé de rentrer en Russie. Pour toujours.
– Pourquoi? demandai-je. […]
– Partout, il y a du bien et du mal. Mais contre le mal d’ici, nous avons développé notre propre système immunitaire. Alors que là-bas, il y a des choses auxquelles je ne m’habituerai jamais.
J’ai entendu cela des centaines de fois, sans jamais vraiment comprendre de quoi il était question.
– Je vais vous dire, intervint Tiagny-Riadno qui en avait assez d’écouter nos fadaises. A mon avis, vraiment, vous exagérez.
– Nous édulcorons.

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Le second récit est un voyage plus littéraire dans l’oeuvre du poète Khlebnikov, où on peut lire ceci:

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‎Bien des grands artistes ont éprouvé cet attrait de l’ailleurs [la mystique soufie] et ces coïncidences n’auraient rien de surprenant si Khlebnikov […] avait pu lire la poésie persane dans l’original. Mais nous savons qu’il ne maîtrisait pas cette langue et que les textes de poésie classique traduits à l’époque en russe […] se comptaient sur les doigts de la main.
Or, l’attraction magnétique de l’Orient sur le poète était si forte qu’on pourrait croire qu’il avait lu non seulement tout ce qui fut traduit plusieurs décennies après sa mort, mais […] qu’il a eu accès à des ouvrages qui non seulement n’avaient pas encore été traduits en russe, mais n’avaient pas encore été écrits: leurs auteurs n’avaient même pas encore commencé leurs recherches. »
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Que celui d’entre vous qui n’a jamais été influencé par des textes qu’il ne pouvait matériellement connaître me jette la première pierre…

 

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© Khaled Osman
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N.B.: Les textes cités sont extraits de Eloge des voyages insensés et de Espaces et labyrinthes, de Vassili Golovanov, tous deux publiés aux éditions Verdier et (remarquablement) traduits du russe par Hélène Châtelain.

Nous prendrait-on pour des mal-comprenants?

Sous ce titre (que les nostalgiques de Coluche auront con-pris), une légère pointe d’agacement.

Le nouveau film de Radu Mihaileanu, Le Concert, à partir d’un scénario magnifique, nous offre deux heures de très beau spectacle où alternent rire et larmes, finesse et outrance, cruauté et délicatesse. L’argument  est le suivant:

A l’époque de Brejnev, Andrei Filipov était le plus grand chef d’orchestre d’Union soviétique et dirigeait le célèbre Orchestre du Bolchoï. Mais après avoir refusé de se séparer de ses musiciens juifs, dont son meilleur ami Sacha, il a été licencié en pleine gloire. Trente ans plus tard, il travaille toujours au Bolchoï mais… comme homme de ménage.
Un soir, alors qu’Andrei est resté très tard pour astiquer le bureau du maître des lieux, il tombe sur un fax adressé au directeur : il s’agit d’une invitation du Théâtre du Châtelet conviant l’orchestre du Bolchoï à venir jouer à Paris… Soudain, Andrei a une idée de folie : pourquoi ne pas réunir ses anciens copains musiciens, qui vivent aujourd’hui de petits boulots, et les emmener à Paris, en les faisant passer pour le Bolchoï ? L’occasion tant attendue de prendre enfin leur revanche…

C’est donc un film formidable qu’il faut voir toutes affaires cessantes. Mais je ne suis pas là (que) pour vous parler toiles….

Pour mettre en oeuvre la folle idée qui a germé dans leur esprit, Andrei et Sacha recrutent Ivan « KGB » Gavrilov, pourtant détestable apparatchik, pour une raison très précise: sa maîtrise supposée du français (   « Il parle le français mieux que Molière » )  va lui permettre de « manager » le fameux concert et de  traiter avec le théâtre du Chatelet.

Or, et c’est un des ressorts comiques particulièrement efficaces du film, le français que parle Gavrilov (ainsi que tous les protagonistes russes) est délicieusement suranné et caricaturalement compassé, c’est un français appris une trentaine d’années plus tôt dans les classiques et restitué tant bien que mal.

Quelques exemples, exclusivement tirés de la bande-annonce (si vous en voulez plus, allez voir le film!):

Le fameux Gavrilov, donc, s’adressant au directeur du Châtelet:

« J’aimerrais m’entrrretenirrr corrrrdialement avec Monsieur Douplessiss. Pouvez-vous m’intrrrroduire, s’il vous sied? »

ou bien Andreï Filipov, rencontrant pour la première fois la soliste qu’il a choisie:

« Je vous baise… chaleurrreusement ».

Outre leur effet comique, ces décalages linguistiques sont particulièrement bien vus, le français enseigné à l’étranger étant souvent quelque peu livresque et figé dans une certaine époque, de sorte qu’il n’a pas « profité » des évolutions de la langue contemporaine. En plus du décalage temporel, il y a aussi le fait que le français est généralement perçu par les étrangers comme une langue élégante et aristocratique. Rappelons que le français était la langue de la haute société russe (et de nombreuses cours monarchiques), et que parler le français continue dans beaucoup de pays – jusque sur les plages huppées d’Alexandrie par exemple – de faire très chic. Pour atteindre l’effet désiré, les locuteurs étrangers ont donc quelquefois eux-mêmes tendance à en rajouter, à en faire « un peu trop ».

Dans le cas présent, ce n’est pas seulement le décalage lexical qui crée la « bizarrerie », mais aussi l’accent des protagonistes russes lorsqu’il s’expriment avec leurs « r » amoureusement roulés et leurs « chtch » suavement chuintés. D’aucuns, dont je ne suis pas, appelleraient ça  « un accent à couper au couteau ». D’autres, dont je suis encore moins, ajouteraient: « Les Russes, quand y en a un, y a pas de problème, c’est quand… »

Arrivé à ce stade, le lecteur de ce billet, peinant à contenir sa curiosité, se demande fébrilement d’où vient l’agacement annoncé dans mes premières lignes… Pour ne pas le laisser plus longtemps sur des charbons ardents, j’en arrive au fait.

L’agacement vient de ce que quelqu’un (le producteur, le distributeur, n’importe qui), quelque part, peut-être dans un moment d’ébriété, a décidé que les protagonistes russes parlant français devaient être sous-titrés en français. Oui, vous avez bien lu: sous-titrés de français en français.

Est-ce parce que leur français est, comme nous l’avons vu, quelque peu suranné? Sans doute pas, puisque les sous-titres se contentent de transcrire à l’identique les propos des personnages, sans – Dieu merci, car ç’eût été encore pire – les traduire en français moderne.

Non, si leurs propos sont sous-titrés, c’est juste pour décrypter ce qu’ils articulent,  supposé  inintelligible  en raison de leur accent.  Jusqu’ici, cette pratique (de m….) nous avait été épargnée au cinéma, elle était réservée… à la télévision. Celle-ci a en effet pris depuis quelques années la stupide habitude de sous-titrer stupidement dès lors que le locuteur ne parle pas le français comme un résident des beaux quartiers parisiens. Ainsi  se retrouvent pêle-mêle stigmatisés… euh sous-titrés: les provinciaux, les banlieusards, les pauvres en général, les Français un peu colorés des Antilles ou de la Réunion, ou encore les immigrés (surtout s’ils viennent du Sud ou de l’Est – l’accent anglais, par exemple, pas nécessairement plus facile à décrypter, étant curieusement dispensé de sous-titrage).

Cette pratique manifeste en réalité un double mépris:

– mépris à l’égard du locuteur, c’est une manière de dire: « toi mon gars, on comprend rien à ce que tu dis. » S’il est français, ça conduit à l’exclure un peu plus en soulignant qu’il appartient à l’une des catégories sus-énumérées. S’il s’agit d’un étranger, il doit se demander à quoi lui sert de s’être « décarcassé » à apprendre notre langue, puisqu’il se retrouve à l’arrivée tout autant sous-titré que s’il s’était exprimé dans la sienne.

– mépris à l’égard du récepteur, soit qu’on le considère comme incapable de  faire l’effort de compréhension minimal requis, soit qu’on ne veuille pas épuiser son « temps de cerveau disponible » pour autre chose que ce qu’on en attend ultimement, à savoir la compréhension des seuls messages publicitaires.

En plus d’être infamante, cette pratique est dangereuse à terme, puisque la compréhension des propos teintés d’accent est essentiellement affaire d’exercice (de l’oreille) et d’habitude. La facilité offerte par les sous-titres rendra donc toute compréhension future encore plus difficile.

En d’autres termes, les mal-comprenants vont devenir… encore plus mal-comprenants (je ne sous-titre pas).

© Khaled Osman