Duel critique à propos de « Boussole », de Mathias Énard

A propos de Boussole, de Mathias Énard, nous ouvrons aujourd’hui nos colonnes à deux de nos chroniqueurs qui ont sur ce roman des avis divergents, voire franchement opposés. 

Faute de place et sachant qu’il y fait de larges citations de la recension de son confrère, nous n’avons fait figurer ici que la critique de Khaled Osman, en espérant que notre collaborateur Osman Khaled ne nous en voudra pas.


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« J’ai lu la recension de Boussole par mon estimé confrère Osman Khaled, et, bien que souvent d’accord avec lui, je dois vous dire qu’il s’est cette fois-ci fourvoyé dans les grandes largeurs.

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Espaces et labyrinthes

On connaissait  Vassili Golovanov depuis le saisissement éprouvé à la lecture de son chef-d’oeuvre Eloge des voyages insensés – des voyages 
au sens golovanien du terme, c’est-à-dire des déplacements à la fois à travers les territoires mais aussi les cultures, avec une attention toute particulière aux méandres de l’âme humaine, comme ici:
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‎Le renne ne supporte pas l’homme et le craint: sans doute perçoit-il que l’homme n’est ni un animal ni un oiseau, mais un Être. […]
Pourtant, dans la toundra, il est encore possible d’être témoin d’un drame authentique, bouleversant, primitif, qui vous coupe le souffle: le combat singulier du Renne et de l’Homme. Mais ce ne serait pas un drame si l’issue du combat était à cent pour cent prévisible. Oui, en principe, l’homme est plus fort que le renne. C’est lui qui détient le pouvoir de la peur et il s’en sert, comme d’une arme que le renne ne possède pas. Mais il arrive que le renne domine sa peur, et l’on assiste alors à un drame d’un autre ordre: celui du triomphe de la liberté.
J’ai vu le Renne vaincre l’Homme. Seul parmi les cinq mille bêtes parquées dans l’enclos, un renne marchait droit sur l’Être, droit sur le mur de la peur fait de fil de fer, d’insupportables odeurs de corps en sueur, de tabac, d’essence, de peinture et de sang de renne. D’un coup impitoyable et violent, il a fait tomber ce mur.
On a trop parlé de liberté au cours de ces deux derniers siècles. Des modèles politiques de liberté s’élèvent partout dans le monde, effrayantes constructions métalliques, évoquant parfois des cages rouillées.
Depuis que j’ai vu ce renne, je pense que la liberté ne signifie qu’une chose: la victoire sur la peur.
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On retrouve avec bonheur Golovanov dans Espaces et Labyrinthes, qui n’est pas un roman mais plutôt la relation de plusieurs « voyages » extraordinaires. Le premier nous conduit à la source de la Volga, source dont l’emplacement – et l’existence même – a fait l’objet de conjectures et de controverses parmi les géographes, au point qu’elle est devenue une sorte de Graal attirant toutes sortes de curieux, aventuriers ou simples  visiteurs.

Outre les très beaux développements sur ce lieu mythique qu’un homme s’attache à protéger en en conservant la clef par devers lui, on lira avec émotion un dialogue où est abordée, en peu de mots, la question de l’exil – plus particulièrement de ce sentiment ambivalent d’amour-haine qu’on peut porter à sa patrie:

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La fillette devint Tania Chtcherbina, elle vécut des vies diverses, à l’étranger, à Paris… Et un beau jour, elle revint à Moscou pour accompagner un groupe de ses nouveaux compatriotes, des Français venus faire une croisière sur la Volga.
– Nous suivions le même itinéraire, nous nous arrêtions dans les mêmes villes. Ces villes dont je me souvenais comme de celles d’un conte, je n’en reconnaissais rien. Et ce que je voyais était effrayant. A Ouglitch, sur le quai, des femmes soûles […] se bousculaient, se battaient: « Où tu vas comme ça, sale pute? » Les maisons… délabrées n’est pas le mot juste, vétustes non plus: mortes. J’étais transie d’effroi, un effroi véritable, je ne savais comment échapper à ce cauchemar. Mais, c’est étrange, juste après ce voyage, j’ai brusquement décidé de rentrer en Russie. Pour toujours.
– Pourquoi? demandai-je. […]
– Partout, il y a du bien et du mal. Mais contre le mal d’ici, nous avons développé notre propre système immunitaire. Alors que là-bas, il y a des choses auxquelles je ne m’habituerai jamais.
J’ai entendu cela des centaines de fois, sans jamais vraiment comprendre de quoi il était question.
– Je vais vous dire, intervint Tiagny-Riadno qui en avait assez d’écouter nos fadaises. A mon avis, vraiment, vous exagérez.
– Nous édulcorons.

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Le second récit est un voyage plus littéraire dans l’oeuvre du poète Khlebnikov, où on peut lire ceci:

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‎Bien des grands artistes ont éprouvé cet attrait de l’ailleurs [la mystique soufie] et ces coïncidences n’auraient rien de surprenant si Khlebnikov […] avait pu lire la poésie persane dans l’original. Mais nous savons qu’il ne maîtrisait pas cette langue et que les textes de poésie classique traduits à l’époque en russe […] se comptaient sur les doigts de la main.
Or, l’attraction magnétique de l’Orient sur le poète était si forte qu’on pourrait croire qu’il avait lu non seulement tout ce qui fut traduit plusieurs décennies après sa mort, mais […] qu’il a eu accès à des ouvrages qui non seulement n’avaient pas encore été traduits en russe, mais n’avaient pas encore été écrits: leurs auteurs n’avaient même pas encore commencé leurs recherches. »
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Que celui d’entre vous qui n’a jamais été influencé par des textes qu’il ne pouvait matériellement connaître me jette la première pierre…

 

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© Khaled Osman
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N.B.: Les textes cités sont extraits de Eloge des voyages insensés et de Espaces et labyrinthes, de Vassili Golovanov, tous deux publiés aux éditions Verdier et (remarquablement) traduits du russe par Hélène Châtelain.