Civilisation arabe: 969, année érotique

La sexualité en islam est le titre d’un ouvrage du sociologue, philosophe et islamologue tunisien Abdelwahab Bouhdiba, paru en 1975 et réédité en 2001 aux éditions PUF/Quadrige. Ce livre fait le point sur les rapport entre sacré et sexuel en islam, question épineuse qu’il analyse avec rigueur, éloquence et exhaustivité, dans une perspective à la fois historique et conceptuelle. C’est un livre d’une richesse exceptionnelle, sur lequel nous reviendrons certainement. Mais arrêtons-nous un instant sur une des notions qu’il développe, celle de mujûn:

« L’érotisme donc a [dans la civilisation arabo-musulmane] ses lettres de noblesse. Et quelle noblesse! C’est lui qui fonde en droit une véritable érotologie, science pleine et positive de la jouissance sous toutes ses formes physiques et psychiques […] Si l’érotisme envahit la littérature, l’art, la vie quotidienne, c’est qu’il est intégré à la vision islamique du monde et qu’il se situe au coeur, non en marge de l’éthique.
[…] Le mujûn, c’est l’art d’évoquer les choses les plus impudiques et d’en parler de manière si plaisante que l’approche se mue en humour grivois. Le mujûn en principe ne devrait pas dépasser la parole. En fait, il est fantasme présent grâce à la parole. Il est onirisme, vécu collectif et libération par le verbe. »

Il y a bien sûr dans le patrimoine littéraire arabe d’innombrables illustrations de ce mujûn, depuis les Mille et une nuits jusqu’aux recueils de contes grivois, en passant par les guides plus ou moins salaces à visées pseudo-pédagogiques sur les bonnes pratiques de la chair.

Mais ce qu’on sait peut-être moins, c’est que d’illustres penseurs musulmans ne dédaignaient pas s’y adonner de temps à autre, sans doute lassés par l’austérité des sujets dont ils avaient à traiter.
Bouhdiba cite à cet égard un extrait du Kitâb al-Imtaa wal-Mu’anassa (livre également divisé en nuits et dont le titre est à lui seul tout un programme – quelque chose comme « De l’octroi de la jouissance et de l’exercice de la convivialité »), d’Abou Hayyan al-Tawhidi, grand penseur, littérateur et philosophe arabe du Xe siècle.

Ce dernier y relate comment il fut sollicité par le vizir Abou ‘Abdallah al-‘Aredh pour donner une série de causeries savantes:

« Le sérieux nous exténue, déclare le vizir, il a ramolli nos forces. Il nous a constipés et fatigués. Allez, livre ce que tu as à dire sur le mujûn. »

Le docte philosophe répond par le truchement d’un récit qu’il met – prudemment – dans la bouche d’un fou…

« Hassan le Fou de Koufa, alors que les débauchés étaient rassemblés chez lui pour décrire chacun les plaisirs terrestres, dit: « Je ne décrirai que ce que j’ai moi-même expérimenté. » « Vas-y! », lui dit-on.

Notre ami Hassan ne se fit pas prier trop longtemps, puisqu’il déclara aussitôt:

« Voici mes plaisirs: la sécurité; la santé; tâter les rondeurs lisses et brillantes, gratter les galeux; manger des grenades en été; boire du vin une fois tous les deux mois; coucher avec les femmes insensées et les garçons imberbes; me promener sans pantalon parmi des gens qui n’ont point de pudeur; chercher querelle aux gens maussades; ne point trouver de résistance auprès de ceux que j’aime; me frotter aux sots; fréquenter comme des frères les gens fidèles et ne point chercher la compagnie des âmes viles. »

Le texte de cette XVIIIe nuit, explique Bouhdiba, se prolonge ainsi sur dix pages, dont la lecture a fait rougir les auteurs de l’édition critique dudit Kitâb al-Imtaa parue en 1970 [Editions Dar el-Hayat, Beyrouth] – soit quelque dix siècles plus tard! Il en veut pour preuve cette inénarrable note de bas de page:

« On remarquera sans doute que l’auteur présente, dans cette nuit, du mujûn de la plus basse espèce et raconte des anecdotes viles. N’étaient-ce l’honnêteté scientifique et le souci de servir scrupuleusement l’histoire, nous aurions supprimé la plus grande partie de ce texte pour nous contenter de ce qui est fin et conforme au bon goût. »

Mon oeil!

© Khaled Osman

Les Nuits menacées, épilogue…

Dans l’affaire des Mille et une Nuits, le Procureur général ‘Abdelmaguid Mahmoud a décidé le 7 juin 2010 de « classer les investigations »,  opposant ainsi une fin de non-recevoir au collectif d’avocats à l’origine de la plainte.  A noter que lesdits avocats se font appeler  Muhâmûn bilâ quyûd ( « Avocats sans entraves »), qu’on pourrait également traduire par « Avocats déchaînés » quand on sait qu’ils réclamaient non seulement que l’oeuvre soit retirée du marché, mais aussi que les responsables de la collection (publique) à l’origine de la réédition soient jugés au pénal, exposant ces derniers à une peine d’emprisonnement.

L’ordonnance de classement précise que

« cette oeuvre est imprimée depuis près de deux siècles [décryptage:  le fait que les plaignants semblent la découvrir maintenant permet de se figurer l’étendue de leur culture], que les Nuits ont été rééditées à de nombreuses reprises sans que la censure y trouve à redire, s’agissant d’une oeuvre du patrimoine qui est à mille lieues de l’idée d’attenter aux bonnes moeurs et de stimuler les bas instincts. »

Cette oeuvre doit donc rester accessible car elle

« représente un objet d’études utile et une composante essentielle de la culture populaire, au point d’avoir elle-même donné naissance à de nombreuses créations grandioses et inspiré maints grands écrivains pour écrire leurs chefs-d’oeuvre. »

Pour finir, le Parquet rappelle que

« ces motifs ont déjà été exposés en 1985 par le tribunal compétent lors de l’examen d’une plainte similaire »

et que

« la plainte actuelle n’apporte rien de nouveau à cette affaire qui s’était soldée par un non-lieu. »

C’est donc le soulagement dans les milieux intellectuels égyptiens qui,  il faut le dire, s’étaient remarquablement mobilisés pour la défense de la liberté d’expression et la libre circulation des oeuvres.  La vigilance reste cependant de mise car le dénouement n’aurait sans doute pas été aussi heureux s’il s’était agi d’une oeuvre contemporaine –  les Nuits ayant, en quelque sorte, été « sauvées » par leur appartenance indiscutée au patrimoine culturel arabe.

© Khaled Osman

Les Nuits menacées…

En  marge de la polémique qui agite actuellement l’Egypte à la suite du dépôt d’une plainte visant à faire  interdire la réédition des Mille et une Nuits, la revue Akhbar el-Adab (les « Nouvelles littéraires ») dirigée par l’écrivain égyptien  Gamal Ghitany a publié un numéro spécial presque entièrement consacré à l’affaire et à l’importance des Nuits tant dans la culture arabe que dans la culture universelle.

C’est un numéro extrêmement riche, et il faudrait presque tout citer, mais puisqu’il faut bien faire une sélection, trois textes méritent d’être mis en avant:

– Tout d’abord, un article de Tareq al-Taher consacré aux démêlés judiciaires qu’avaient déjà connus les Nuits en 1985.

Si les chefs d’accusation étaient similaires (obscénité, atteinte aux bonnes moeurs, etc.), les circonstances étaient alors quelque peu différentes puisque la plainte initiale avait été déposée par un officier de police affecté à la Protection des mineurs,  sur la base d’investigations secrètes, tandis que la plainte actuelle émane d’un collectif d’avocats (proches des milieux islamistes) qui a entouré son action d’une publicité tapageuse, selon un schéma désormais tristement familier.

L’auteur rappelle que l’éditeur avait été condamné en première instance sur la base d’une contradiction décelée dans ses propos: alors qu’il proclamait avoir agi pour préserver une oeuvre du patrimoine littéraire, les investigations démontraient qu’il s’était permis de procéder à des « corrections » dans le texte afin de remplacer les formules les plus grivoises par d’autres moins choquantes. L’argument de la préservation étant désormais caduc, les changements opérés prouvaient que le texte était bel et bien obscène, puisque même un homme attaché à la valeur de l’oeuvre avait jugé nécessaire d’en atténuer la salacité. Cependant, lors du réexamen de l’affaire en appel, le juge Sayyed Mahmoud Youssef avait asséné une véritable gifle à l’accusation, estimant que

« quiconque [ne] voit dans les Nuits [qu’]un ouvrage destiné à stimuler les instincts sexuels »

ne pouvait être qu’un

« imbécile doublé d’un malade, dont le jugement doit donc être purement et simplement ignoré au moment d’évaluer une oeuvre littéraire aussi remarquable ».

– Ensuite, un texte de Gamal Ghitany intitulé « Une vie avec les Nuits ».

Après avoir évoqué la manière dont il a fait connaissance avec l’oeuvre:

« Ma découverte des Nuits a été un événement marquant de mon existence; je les ai lues avant l’âge de dix ans, et ma virginité de lecteur était telle que je vivais véritablement les récits plus que je ne les lisais, si bien que je frémissais au contact de Sheherazade et de sa soeur Doniazade, ou encore poussais un hoquet de stupéfaction au moment où l’oiseau Rokh prenait son envol avec Sindbad cramponné à ses flancs. Je m’émerveillais de ces mondes magiques qui, sans équivalent dans le domaine du réel, formaient un véritable univers parallèle. »

Ghitany décrit, un peu plus loin, la place que les Nuits continuent d’occuper à ses yeux:

« Par la suite, j’ai relu les Mille et une Nuits à de nombreuses reprises, et chaque fois, j’y découvrais quelque chose de nouveau, une dimension qui m’avait échappé, un niveau de lecture inédit.  [Quand je suis devenu écrivain], les Nuits sont restées au fronton de ma conscience comme l’objectif  que je devais tenter de dépasser.  Je savais pertinemment que c’était impossible,  bien sûr, mais je dois avouer qu’après plus d’un demi-siècle d’écriture, je n’ai pas abdiqué cette ambition – sait-on jamais! »

– Enfin, une lettre de Hanan el-Cheikh.

La revue a sollicité la contribution d’un certain nombre d’écrivains du monde arabe et, parmi eux, la romancière libanaise – auteure, entre autres, de Femmes de sable et de myrrhe – a répondu sous la forme d’une (magnifique) lettre ouverte:

« Mon Egypte bien-aimée,

Je voudrais confier à ton oreille un secret. Autrefois, tout comme ma mère m’avait nourrie de son lait, ce qui a permis au calcium de raffermir mes os, tu m’as toi-même allaitée de ton patrimoine littéraire et ce faisant, tu m’as permis de vivre.

Ce n’est pas ma génération à moi que l’interdiction des Mille et une Nuits affectera, puisque ces nuits ont circulé dans nos veines et nos artères,  qu’elles se sont insinuées dans notre vie quotidienne et ont forgé notre éducation. En revanche, tu peux être sûre que  leur disparition du paysage ne laissera aux générations encore tendres que des cendres en lieu et place de la passion, que du  dégoût et du désespoir quand elles s’apercevront que les Nuits – qui s’étaient épanouies aux siècles révolus avant de se déployer sur toute la planète  – ont été frappées par la foudre dans cette époque présente où l’on est pourtant capable de déambuler à la surface de la Lune.

C’est pourquoi je t’adjure, mon Egypte bien-aimée,  de laisser l’interdiction des livres à d’autres pays, ceux qui ignorent le sens du mot « patrimoine » et la jouissance qu’on éprouve à tourner, le coeur frémissant, les pages des Milles et une Nuits. Ainsi resteras-tu à jamais pour nous, ô Egypte, la mère du monde. »

Source:  Akhbar el-Adab (en arabe), numéro spécial du 9 mai 2010.

© Khaled Osman

P.S. : voir le dénouement de l’affaire ici.