Un sillon qui aurait mérité d’être creusé

Alors voilà, j’ai lu Le sillon de Valérie Manteau.

Pas parce qu’il a eu le Renaudot, non, j’avais décidé de le lire bien avant, en apprenant que le roman se passait à Istanbul (j’aime tellement cette ville que Guillaume Musso et même Christine Angot pourraient  Lire la suite

On a une mauvaise nouvelle à t’annoncer Malan…

« Je me dis qu’on pourrait appeler Malan.
Miguelinho avait acquiescé en pensant à leur copain perdu tout là-bas dans le froid, quelque part au beau milieu d’une banlieue parisienne.
Vas-y toi, tu veux pas. Appelle-le toi.
Couto avait pris le téléphone et cherché dans le répertoire le numéro. La ligne avait sonné.

On a une mauvaise nouvelle à t’annoncer Malan.
Pauvre Malan qu’ils allaient plomber, il  le savait.
[…]
Miguelinho c’est toi.
Couto avait ri d’entendre Malan par-delà les milliers de kilomètres, de pouvoir l’imaginer quelque part dans sa ville là-bas, au milieu des immeubles parisiens et du goudron et des cafés à grandes vitrines et petites tables rondes cerclées de fer.  Il avait posé le téléphone et l’avait mis sur haut-parleur, que Miguelinho puisse écouter aussi. Le son était passablement dégueulasse, mais on entendait.
C’est pas Miguelinho, c’est Couto. On est tous les deux sur la terrasse, on pense à toi, t’es où gros naze.
Au foyer, avait dit Malan. Avec des copains. On boit du thé.
Il fait froid je parie. Vas-y t’as combien de kilos de manteaux sur les épaules là, raconte.
Malan avait ri.
Ah les gars je me calerais bien dans une chaise avec vous. C’est pas trop la foire avec les élections, ça va. Je lis les infos sur internet, ça a pas l’air d’aller fort.
Ça va t’inquiète
Vous gérez.
On gère.
Nom de Dieu c’est bon de vous entendre.
Couto avait hésité.
On a une mauvaise nouvelle à t’annoncer Malan.
La voix au bout du fil s’était tue. Ils l’auraient presque entendue se recroqueviller, se crisper par réflexe dans l’attente du coup. Pauvre Malan, pauvres émigrés tous, qu’on n’appelait que pour leur annoncer des décès, des coups d’État, des accidents. »

——–
Extrait du roman Les grands, Sylvain Prudhomme, Gallimard 2014 et poche Folio 2016. Cet ouvrage avait été notamment récompensé par le Prix littéraire de la Porte dorée 2015.

Retour au Caire

Un été, il y a de cela trois ans, Dalia Chams est venue à Alexandrie m’interviewer pour Al-Ahram Hebdo à propos de mon premier roman, Le Caire à corps perdu.
Elle a dû percevoir, tant dans celui-ci que dans mes propos, quelque chose de mon  Lire la suite

Le quatrième Mur

L’argument du roman de Sorj Chalandon, Le quatrième Mur (Grasset), est magnifique: au cours des années 1970, Georges, militant de la gauche pro-palestinienne et épris de théâtre, a noué une amitié pétrie d’admiration avec Samuel Akounis, un metteur en scène grec (Juif de Salonique réfugié en France après la répression des étudiants contestataires par la dictature des Colonels) qui milite avec lui dans le Mouvement. Aussi n’a-t-il d’autre choix, lorsqu’un Samuel très malade le supplie de porter à sa place le projet qu’il s’était mis en tête de réaliser, que d’accepter. Projet d’une ambition folle, puisqu’il s’agit de monter l’Antigone d’Anouilh dans un Beyrouth déchiré par la guerre, et d’autant plus insensé que la troupe sera composée d’acteurs et d’actrices issus des différentes communautés – ils devront s’arracher au conflit qui les oppose et faire taire les armes le temps de la représentation…

 

Ayant beaucoup aimé les opus « irlandais » de Sorj Chalandon (Mon Traître et Retour à Killybegs), je craignais un peu que l’auteur ne s’enlise dans la complexité du Beyrouth déroutant du début des années 1980. Mais il n’en est rien: on est littéralement happé par la force de cette histoire peu banale où se mêlent l’amitié, la passion du théâtre, le sens de l’engagement…
Tout comme il avait choisi de narrer l’aventure irlandaise par la bouche d’un modeste luthier, l’auteur nous met cette fois dans la peau d’un petit « théâtreux de patronage » soudain propulsé dans une ville qui est elle-même un théâtre… d’opérations.

Si Sorj Chalandon choisit des narrateurs modestes, il s’autorise toutes les audaces quant à la langue, émaillée de trouvailles (parfois très heureuses, parfois moins, mais enfin, il a le mérite de chercher), et surtout quant aux thèmes choisis…

Le rôle d’Antigone a été confié à la fougueuse Imane, une Palestinienne des camps, superbe personnage de femme décidée à s’investir corps et âme dans la pièce.

Lorsque la folie meurtrière s’abat sur les camps, on se demande ce que l’auteur va bien pouvoir en faire – peut-on encore écrire sur ce sujet après Quatre heures à Chatila, le magnifique texte de Genet paru à l’époque dans la (hélas défunte depuis) Revue d’Etudes Palestiniennes?
Et pourtant, Sorj Chalandon y va, nous livrant des pages féroces et hallucinées qui sont sans aucun doute parmi les plus fortes du roman…

© Khaled Osman

———

Le quatrième mur, Sorj Chalandon, éd. Grasset, 2013