Le procès de « Gatsby »

« Une idée presque perverse m’est soudain venue à l’esprit. En ces temps de procès publics, pourquoi ne ferions-nous pas celui de Gatsby? M. Niazy [l’un des élèves de la classe, rattaché à la mouvance islamiste] serait le procureur, et il aurait à écrire un rapport qui étayerait ses preuves. Je lui racontai que, lorsque les livres de Fitzgerald avaient paru aux États-Unis, beaucoup de gens avaient pensé comme lui. […] Il n’avait pas à s’inquiéter, il n’était pas le seul à réagir ainsi.

Le lendemain, j’ai présenté le projet à la classe. Il ne s’agirait évidemment pas d’un vrai procès, mais nous devions avoir un procureur, un avocat de la défense et un prévenu. Les autres seraient les jurés. […] Personne ne voulait se charger de la défense. Certains firent remarquer que c’était moi qui avais choisi ce livre, et que cette charge m’incombait. Je répondis que dans ce cas, je ne pouvais pas être l’avocate mais l’accusée […]. Zarrin, qui tenait en même temps à voix basse ses propres conciliabules avec Vida, finit, après quelques coups de coude persuasifs, par se porter volontaire. Elle voulut ensuite savoir si j’étais Fitzgerald ou le livre lui-même. Nous avons opté pour ce dernier – Fitzgerald ne correspondait pas forcément aux caractéristiques de son roman. […]

Quelques jours plus tard, M. Bahri [un autre étudiant de la mouvance islamiste] vint me voir. Il y avait longtemps, selon lui, que nous ne nous étions pas parlé. Il était un peu vexé. […] Était-il vraiment nécessaire de faire ce procès? Je fus interloquée [par sa question]. Voulait-il que je rejette ce livre sans que le moindre mot soit prononcé pour sa défense? Et de toute façon, c’est une bonne époque pour les procès, lui dis-je, vous ne trouvez pas? »
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Extraits de « Lire Lolita à Téhéran », de Azar Nafisi, traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas, disponible en poche 10/18.

« La couleur différente que ‘Lolita’ donnait à Téhéran… »

« À l’automne 1995, après avoir démissionné de l’université, j’ai décidé de me faire plaisir et de réaliser un rêve. J’ai choisi sept de mes étudiantes, parmi les meilleures et les plus impliquées, et je les ai invitées à venir chez moi tous les jeudis matin pour parler littérature. Sept femmes: nous allions analyser d’inoffensives fictions […]
Le séminaire avait pour thème les rapports de la fiction et de la réalité. Nous lisions les classiques persans, comme les Mille et Une Nuits de Schéhérazade, notre dame de la fiction, et ceux de la littérature occidentale, Orgueil et préjugés, Madame Bovary, Daisy Miller, L’Hiver du doyen et, bien sûr, Lolita. Et tandis que j’écris le titre de chacun de ces livres, les souvenirs entrent en tournoyant avec le vent et troublent le calme de ce jour d’automne dans une autre maison, de l’autre côté des mers.
Ici et Ici et maintenant, au sein de cet autre monde auquel nos discussions se référaient souvent, je m’assieds et je m’imagine avec mes étudiantes, en train de lire Lolita dans une pièce trompeusement ensoleillée, à Téhéran.
[…]
Mais pour reprendre les mots d’Humbert Humbert, le poète et criminel héros de Lolita, j’ai besoin que toi, lecteur, tu nous imagines, car autrement nous n’existerons pas. Contre la tyrannie du temps et de la politique, imagine-nous comme nous-mêmes nous n’osions pas le faire: dans nos instants les plus intimes, les plus secrets, dans les circonstances de la vie les plus extraordinairement ordinaires, en train d’écouter de la musique, de tomber amoureuses, de descendre une rue ombragée, ou de lire Lolita à Téhéran sous la révolution. Et imagine-nous ensuite quand tout cela nous fut enlevé, interdit, arraché.

Si je parle de Nabokov aujourd’hui, c’est pour que l’on se souvienne que nous avons lu Nabokov à Téhéran, envers et contre tout. De tous ses romans, j’ai choisi celui que j’ai fait étudier à mes élèves en dernier, et auquel tant de souvenirs se rattachent. C’est sur Lolita que je veux écrire, mais, pour l’instant, je ne peux le faire sans parler de Téhéran. Ceci est donc l’histoire de Lolita à Téhéran, de la couleur différente que Lolita donnait à Téhéran, et de la lumière que Téhéran apportait au livre de Nabokov et qui en faisait cette Lolita-là, notre Lolita. »
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Montage tiré des premières pages de Lire Lolita à Téhéran, de Azar Nafisi, traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas, disponible en poche 10/18.