Le Collier de la Colombe, de Raja Alem, extrait

« ‘Aïcha était mon imbattable concurrente. Deux décennies durant, mon temps a été accaparé par cette rivalité souterraine qui nous opposait (et dont elle n’avait peut-être pas conscience elle-même). Elle dépêchait ses sœurs à la librairie al-Salam pour acheter les livres avant moi et pour exhumer des titres qu’il ne me serait jamais venu à l’esprit d’acquérir ; ses emplettes étaient aussitôt emballées dans des sacs pour être introduites dans la maison au nez et à la barbe du père professeur. Celui-ci nous avait mis en garde contre les livres qui, selon lui, font proliférer des fourmis blanches dans le cerveau… ‘Aïcha, qui était myope, lui subtilisait sa bougie pour lire dans son lit, une fois que toute la maisonnée était couchée.

Je pensais sans cesse à elle en train de lire dans sa maison de béton semblable à une cocotte-minute, tandis que moi, installé sur notre terrasse de terre battue à la lueur des réverbères municipaux, j’essayais de lui damer le pion en dévorant un livre entier en une nuit ! Quand elle devait se cacher de son père et de sa mère, je pouvais, moi l’orphelin autoproclamé, lire tranquillement et tomber amoureux de tout ce qui était écrit. Il faut dire que ma mère Halima était convaincue que j’étais possédé par une goule de papier, et que mes escapades en sa compagnie m’éloignaient des autres vices – fumer, sniffer de la colle ou épier les appas féminins – auxquels s’adonnaient les garçons de mon âge.

Ma plus grande défaite contre ‘Aïcha fut À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust.
J’ignore par quel miracle le seul exemplaire disponible est tombé entre les mains de ma rivale, ouvrage égaré qui restera comme un trou de serrure foré dans mon cœur et par lequel mes époques m’ont fui. Quelquefois, je me dis que si j’avais réussi alors à obtenir mon exemplaire de la Recherche, ma vie en aurait été entièrement changée, et que je n’aurais pas été trahi par ce qui m’a trahi. »

 

Extrait du Collier de la colombe, de la romancière saoudienne Raja Alem, traduit de l’arabe par Khaled Osman, Stock-Cosmopolite « la Noire », réédité en poche en janvier 2014 dans la collection Points (P3107)

« Les mots jaillissaient, inscrits en lettres minuscules qui s’enfuyaient à l’horizon comme une caravane de chameaux avec son chargement de bûches »

« Attendrie, Halima attrapa une épaisse liasse de feuillets et les approcha de son visage pour y humer la sueur des mains de son fils, toute sa passion frustrée, voire sa folie qui se lisait dans le tracé méandreux des caractères – depuis le premier feuillet, au sommet de la liasse, jusqu’au morceau de carton, récupéré d’un sac de ciment, sur lequel une femme enceinte, représentée des genoux jusqu’à la taille, avait été dessinée au fusain. Elle fut frappée par les cuisses exagérément arrondies et le ventre qui pointait comme une poire bien mûre. Pour Halima, illettrée, ces pages griffonnées et datées étaient une énigme insoluble, mais ça ne l’empêcha pas de les fixer dans sa mémoire : sur certaines, les mots jaillissaient, inscrits en lettres minuscules qui s’enfuyaient à l’horizon comme une caravane de chameaux avec son chargement de bûches, sur d’autres, ils baraquaient sur place en laissant des traces. Elle était perturbée par les mots qui sautillaient comme des chats en rut, se tirant par la queue, miaulant, répandant un peu partout des éclaboussures d’encre. Certains étaient ramassés dans une anfractuosité au milieu de la page, quand d’autres, au contraire, roulaient sur ses bords comme s’ils allaient en tomber, sans parler de ceux qui évoquaient des filets de pêcheur pleins de déchirures et de nœuds. Halima se rendit compte que, à travers ces papiers, elle tenait dans ses mains les entrailles de son fils […] »

 

« Le Collier de la colombe », Raja Alem, traduit de l’arabe (Arabie Saoudite) par Khaled Osman, éd. Stock-Cosmopolite noire, réédité en Points P3107