2084: et sans ça, l’islam du futur, c’est comment?

L’impression qui domine après la lecture de 2084, le dernier roman de Boualem Sansal, est celle d’un énorme malentendu, d’un hiatus entre le contenu véritable du livre (ce qu’il donne réellement à lire) et son contenu annoncé (une description d’un monde dans lequel un islam totalitaire aurait triomphé).

La récupération idéologique à laquelle il se prête si facilement fait qu’il devient difficile de le lire sans être encombré par un paratexte fait de jugements péremptoires et de colportage de rumeurs ayant tantôt précédé sa lecture, tantôt suivi sa non-lecture (ou sa mal-lecture).

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Aujourd’hui que le temps a rattrapé Ghitany…


Le grand écrivain égyptien Gamal Ghitany vient de s’éteindre au Caire, aboutissement hélas prévisible d’un coma qui durait depuis plusieurs semaines.

Si cette disparition laisse le sentiment d’une perte irréparable, elle n’efface cependant en aucun cas l’empreinte dont il a marqué le paysage littéraire et culturel égyptien. Pas plus qu’elle n’efface le souvenir de cette chaleur qu’il a su témoigner à ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de connaître l’homme derrière l’écrivain.

Le souvenir de ma première rencontre avec Ghitany donne un aperçu de la relation chaleureuse qu’il savait établir avec les gens.

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Femme interdite

« A la maison, nous n’avions ni lecteur de cassettes ni poste de télévision. Mon père possédait une vieille radio russe, sur laquelle il suivait deux stations, pas une de plus.

«D’un côté Ici Londres, de l’autre Radio du saint Coran, émettant en direct de La Mekke… quelle blague! Utiliser une radio fabriquée au pays de Bolchéviks… au pays de l’immense Vladimir Ilitch Lénine… pour relayer une station impérialiste et une autre réactionnaire!» Nous entendions souvent [notre frère] Raqib ressasser ce genre de sarcasmes – en l’absence de mon père, bien sûr. […]
Quand ma camarade de classe a discrètement glissé une cassette vidéo dans mon cartable, je n’ai pas osé lui dire: Nous n’avons ni magnétoscope ni téléviseur.
Le lendemain, je n’ai pas répondu à sa question murmurée: «Alors, tu as aimé ma cassette culturelle? On dirait que oui, puisque tu ne me l’as pas rapportée…» Je me suis contentée de sourire et de hocher la tête pour signifier que j’allais assurément la lui rendre.
De retour à la maison, j’ai dit à [ma soeur aînée] Loula: «Ma copine m’a prêté une vidéo culturelle et je ne sais pas comment la visionner.» Après m’avoir considérée avec effroi, elle m’a attrapée par le bras pour me traîner jusqu’à la cuisine: «Quoi quoi quoi? Qu’est-ce que tu dis… parle moins fort! Serais-tu devenue folle, la microbe?»
Je ne comprenais pas: pourquoi tant d’affolement et de terreur? Dans un chuchotement furieux, elle a expliqué: «Le père nous a interdit la télévision parce qu’il ne veut pas qu’on y voie des hommes, et toi tu voudrais regarder une vidéo culturelle à la maison !» Elle ne se calmait toujours pas; d’une voix un peu plus forte, elle a poursuivi:
«Le père a dit que si on voit des hommes à la télévision ou qu’on les écoute, c’est pareil que si on s’isolait avec un étranger à notre cercle, c’est prohibé par notre religion, alors que toi… toi…
— Bon, alors comment je dois faire? Ma copine n’arrête pas de me demander: Alors, tu as vu le film? Il est bien? Je ne sais pas quoi lui dire…. Faut-il que je le lui rende?
— Mais… tu ne m’as pas dit que c’était un film culturel?
Sans même attendre la réponse, elle a enchaîné. Dis-lui: Je l’ai vu et il m’a bien plu. En fait, il ressemble à tous ces films culturels: charivari en veux-tu en voilà.»
J’ai secoué la tête et levé les mains en signe d’incompréhension.
« Tu connais pas le charivari? Ça veut dire désapages, suçons, léchouilles et pénétrations à tout va. Un gars occupé à monter une nana, ou une gonzesse accroupie qui fait l’ascenseur au-dessus d’un mec.
— Oh là là, mais qu’est-ce que tu racontes… C’est vraiment ça, qu’il y a dans ces vidéos?
— Dis-donc, la microbe, après tout ce temps, tu ne sais toujours pas ce que c’est, les films culturels?»
Le rire bruyant qu’elle a lâché a un peu dissipé mon trouble. Là-dessus, elle a ajouté: «Tu lui rends sa cassette et moi, à la première occasion, je t’emmène chez une de mes copines voir un de ces films-là, comme ça tu sauras enfin ce que c’est, le charivari.» »

Extrait de « Femme interdite » (Horma), roman de Ali Al-Muqri (écrivain dont certains lecteurs avaient déjà apprécié le roman précédent, « Le beau Juif »), paru le 5 mars 2015 aux éditions Liana Levi, traduit de l’arabe (Yémen) par Khaled Osman

Que fait-on quand on ne peut ni partir ni rentrer?

« Rentrer après toutes ces années était une mauvaise idée, ai-je pensé subitement. Ma famille avait quitté le pays trente-trois ans plus tôt, en 1979. Telle était la faille qui séparait l’homme du garçon de huit ans que j’étais quand ma famille est partie. L’avion allait franchir ce gouffre. Ce genre de voyages est toujours à hauts risques. Celui-ci risquait de me priver d’un talent que je me suis donné beaucoup de peine à cultiver: l’art de vivre éloigné des lieux et des gens que j’aime.

Joseph Brodsky avait raison, et aussi Nabokov et Conrad: des artistes qui n’étaient jamais rentrés. Chacun avait essayé, à sa manière, de se guérir de son pays. Ce que vous avez laissé derrière vous s’est dissous. Retournez-y et vous vous trouverez confronté à l’absence [des êtres aimés] et au sentiment que ce que vous aviez chéri est à présent défiguré.

Mais Dimitri Chostakovitch, Boris Pasternak et Naguib Mahfouz avaient eux aussi raison. Ne quittez jamais votre patrie. Car si vous partez, le lien qui vous unit à votre source sera irrémédiablement tranché. Vous serez comme un tronc d’arbre mort: desséché et creux.
Bon, mais que fait-on quand on ne peut ni partir ni rentrer? »

 

Extrait (traduit de l’anglais par mes soins) d’un texte de Hisham Matar intitulé Le retour (Lettre de Libye), paru en avril 2013 dans le New Yorker.

© Khaled Osman

D’abord, je l’ai détesté, et puis je l’ai traduit avec passion

Lu sous la plume de Rana Hayek, un article (en arabe) paru dans le quotidien londonien al-Hayat sous le titre « D’abord, je l’ai détesté, et puis je l’ai traduit avec passion » (extraits):

« La question, posée par l’éditeur égyptien Mohammad Hashim [directeur de la remarquable maison d’édition Merit] – « Vous avez lu quelque chose de Modiano? » – m’a prise au dépourvu. Je n’avais alors pas entendu parler de cet auteur, malgré mes lectures variées en langue française. […]

J’habitais Le Caire à l’époque, tout en me rendant périodiquement à Beyrouth, où j’avais fait le plein de romans de Modiano. Je suis allée à mon deuxième rendez-vous chez l’éditeur avec un sac rempli de ses oeuvres. Je ne le supportais pas. Les livres m’étaient tombés des mains l’un après l’autre, sans que je sois arrivée à chaque fois à en dépasser la moitié. A maintes reprises, j’avais maudit Hashim et ses choix: n’avait-il trouvé personne d’autre que cet auteur austère et ennuyeux à me proposer? […].

Plonger dans l’oeuvre de Modiano n’est pas chose aisée, car il est lui-même un monde dont il n’est pas facile de franchir la porte, et un magnifique piège dans lequel on ne tombe pas sans effort.

Et pourtant.

Alors que ma traduction en arabe de son roman « Des Inconnues » a paru il y a près de 10 ans…

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je ne peux, encore aujourd’hui, prononcer son nom sans voir aussitôt m’apparaître un ciel accablé sous une nuit violette ou entendre le martèlement des sabots de chevaux terrifiés dont l’écho retentit à travers des venelles désertées. »

© Khaled Osman

 

J’aime

Le quatrième Mur

L’argument du roman de Sorj Chalandon, Le quatrième Mur (Grasset), est magnifique: au cours des années 1970, Georges, militant de la gauche pro-palestinienne et épris de théâtre, a noué une amitié pétrie d’admiration avec Samuel Akounis, un metteur en scène grec (Juif de Salonique réfugié en France après la répression des étudiants contestataires par la dictature des Colonels) qui milite avec lui dans le Mouvement. Aussi n’a-t-il d’autre choix, lorsqu’un Samuel très malade le supplie de porter à sa place le projet qu’il s’était mis en tête de réaliser, que d’accepter. Projet d’une ambition folle, puisqu’il s’agit de monter l’Antigone d’Anouilh dans un Beyrouth déchiré par la guerre, et d’autant plus insensé que la troupe sera composée d’acteurs et d’actrices issus des différentes communautés – ils devront s’arracher au conflit qui les oppose et faire taire les armes le temps de la représentation…

 

Ayant beaucoup aimé les opus « irlandais » de Sorj Chalandon (Mon Traître et Retour à Killybegs), je craignais un peu que l’auteur ne s’enlise dans la complexité du Beyrouth déroutant du début des années 1980. Mais il n’en est rien: on est littéralement happé par la force de cette histoire peu banale où se mêlent l’amitié, la passion du théâtre, le sens de l’engagement…
Tout comme il avait choisi de narrer l’aventure irlandaise par la bouche d’un modeste luthier, l’auteur nous met cette fois dans la peau d’un petit « théâtreux de patronage » soudain propulsé dans une ville qui est elle-même un théâtre… d’opérations.

Si Sorj Chalandon choisit des narrateurs modestes, il s’autorise toutes les audaces quant à la langue, émaillée de trouvailles (parfois très heureuses, parfois moins, mais enfin, il a le mérite de chercher), et surtout quant aux thèmes choisis…

Le rôle d’Antigone a été confié à la fougueuse Imane, une Palestinienne des camps, superbe personnage de femme décidée à s’investir corps et âme dans la pièce.

Lorsque la folie meurtrière s’abat sur les camps, on se demande ce que l’auteur va bien pouvoir en faire – peut-on encore écrire sur ce sujet après Quatre heures à Chatila, le magnifique texte de Genet paru à l’époque dans la (hélas défunte depuis) Revue d’Etudes Palestiniennes?
Et pourtant, Sorj Chalandon y va, nous livrant des pages féroces et hallucinées qui sont sans aucun doute parmi les plus fortes du roman…

© Khaled Osman

 

Le Nobel de Mahfouz, 26 ans après…

En 1988, il y a de cela 26 ans – déjà! -, le grand romancier égyptien Naguib Mahfouz se voyait décerner le Prix Nobel de littérature, récompense signant l’accueil de l’écrivain au sein de la littérature mondiale.
Cette nouvelle a été accueillie avec une joie immense, non seulement en Égypte et dans l’ensemble de l’aire arabe, mais aussi un peu partout à travers le monde, chez ceux qui connaissaient déjà ou ont découvert à cette occasion la valeur de cet hommes de lettres exceptionnel.
Pour célébrer cet événement heureux, et plutôt que d’ajouter aux centaines d’analyses, d’études et de thèses qui ont souligné – à juste titre – la puissance et la richesse de son oeuvre, on s’attachera dans le texte qui suit à relever quelques paradoxes – certains seulement apparents – autour de cette reconnaissance.

 

Un écrivain arabe enfin récompensé par le Nobel: la fin d’une malédiction?
Le jury Nobel a mis bien longtemps (87 ans) à inscrire parmi ses lauréats un écrivain de culture et/ou de langue arabe. Plusieurs autres, avant ou après Mahfouz, auraient également pu y prétendre : citons pêle-mêle Taha Hussein, Tewfiq al-Hakim, Kateb Yacine, Abdellatif Laâbi, Mohammed Dib, et bien d’autres encore. Mais s’il n’en avait fallu qu’un autre, cela aurait assurément dû être l’immense poète palestinien Mahmoud Darwich (et ce manquement est hélas irrattrapable).

Depuis, périodiquement, des noms surgissent, tel celui d’Adonis qui revient en boucle chaque année (et fait la fortune des bookmakers londoniens) avant d’être immanquablement infirmé. Finalement, il semble que le couronnement de Mahfouz n’ait pas stoppé la malédiction qui continue de frapper la littérature arabe contemporaine : il l’a simplement désamorcée le temps d’une année.

Un peu à l’image de ce qui s’est passé avec la publication de cette production en Europe. Avec le Nobel, on a pu croire que cette littérature allait enfin accéder à l’universel, et de fait, les traductions de l’oeuvre de Mahfouz ont vu le jour à foison, parfois chez des éditeurs qui n’avaient jamais daigné s’intéresser à cette aire-là. Hélas, cet enthousiasme de circonstance n’a guère duré.

Cela ne signifie pas pour autant que nous n’y avons rien gagné: la stature de Mahfouz a indéniablement attiré vers cette aire culturelle des lecteurs qui n’y seraient probablement jamais allés spontanément, et a ancré chez les éditeurs et critiques d’ici et d’ailleurs l’idée que pouvaient s’y abriter des écrivains capables d’enflammer les imaginaires collectifs par-delà les frontières…

 

Un couronnement d’écrivain pour celui qui n’a jamais voulu se définir comme tel…
On a parfois peine à l’imaginer au vu de son oeuvre prolifique, mais Mahfouz ne s’est pas toujours rêvé en écrivain. Lecteur compulsif, il avait lu et continuait de lire dans tous les domaines, aussi bien des oeuvres produites localement que traduites de l’étranger. Mais le champ qui l’intéressait le plus était… la philosophie. Cela explique du reste pourquoi les questions métaphysiques ne sont pas absentes de son oeuvre, comme dans Le Voleur et les chiens, voire en forment la colonne vertébrale, comme dans Awlâd Hâratina (traduit en français sous  le titre « Les Fils de la Médina »).

Par ailleurs, à un moment de sa vie, Mahfouz s’est trouvé incapable d’écrire et a pu penser qu’il n’avait plus rien à dire. Heureusement pour nous, ce moment n’a duré que quelques courtes années, après quoi il a pu reprendre le fil d’une œuvre qui allait nous réserver maints joyaux.

C’est après cette traversée du désert que, sans que sa modestie l’autorise à se définir lui-même comme écrivain, il va tout de même embrasser sa vocation d’auteur en se ménageant – pour lui-même – un rituel d’écriture, et en encourageant avec beaucoup de bienveillance – chez les autres – les talents naissants, comme a pu en témoigner son cadet Gamal Ghitany dans le livre d’entretiens qu’il lui a consacré, Mahfouz par Mahfouz. En cela, on peut dire que, sans l’avoir toujours pressenti ou voulu, Mahfouz à réussi à incarner à nos yeux une figure particulièrement attachante de l’écrivain.

 

Une récompense universelle pour un auteur foncièrement égyptien…
Non seulement Mahfouz s’est rarement déplacé hors d’Égypte – il ne l’a fait qu’à deux reprises, encore était-ce à son corps défendant, contraint par des obligations professionnelles – mais son œuvre elle-même est profondément ancrée dans la capitale égyptienne, et plus précisément encore dans les quartiers qu’il affectionnait. Lorsqu’il a – une seule fois – planté son décor ailleurs, c’était à Alexandrie – une ville qui lui était tout de même familière puisque c’était son lieu habituel de villégiature – et ce fut Miramar et sa formidable pension de famille agitée par le souffle des embruns.

Mais le paradoxe n’est qu’apparent: en explorant au plus profond l’âme de ses voisins de patrie, Mahfouz les a certes peints plongés dans leur milieu local si particulier, mais il a aussi mis au jour avec une lucidité et une acuité rares les ressorts de leur personnalité. Or, ces ressorts-là ne sont-ils pas ceux qui façonnent l’âme humaine, d’où qu’elle vienne?
A ce titre, on peut dire qu’en partant d’un environnement extrêmement particulier (voire réduit aux dimensions d’une minuscule impasse, comme dans Passage des miracles), Mahfouz a réussi à toucher à la plus grande universalité.

C’est ainsi que des hommes et des femmes de tous pays se sont reconnus et continuent de s’identifier à ses personnages, aussi éloignés d’eux qu’ils aient pu leur apparaître de par leur naissance, leur personnalité ou leurs valeurs morales (de « l’épouse « soumise » – mais pas tant que cela – de la Trilogie au « faiseur d’infirmes » du Passage des miracles, en passant par le bourreau du Karnak Café). Et cela, c’est indéniablement la marque d’un écrivain universel…

© Khaled Osman

Qu’aurait-il pensé de tout ça?

En ce jour où on célèbre le centenaire de sa naissance, on ne peut s’empêcher de s’interroger: qu’aurait-il pensé de tout ça? Oui, qu’est-ce que Naguib Mahfouz,  le grand écrivain égyptien et lauréat du Prix Nobel de littérature 1988, aurait pensé, s’il avait encore été des nôtres, des événements qui ont agité son pays depuis qu’il nous a quittés, et particulièrement depuis que l’étincelle de la Révolution égyptienne s’est enflammée, un certain 25 janvier 2011… 

Ne comptez pas sur moi cependant pour faire parler les morts, même virtuellement. Appelez ça de la décence (il est trop facile de leur faire dire ce qu’on eût aimé les entendre dire). Ou bien de l’humilité (sa hauteur de vue lui aurait peut-être prêté des positions que je ne soupçonne même pas). Ou encore  de la lâcheté (son fantôme risquerait fort de me régler mon compte au moyen d’une nokta  (1) ravageuse, de celles dont il avait le secret). En revanche,  il en est d’autres qui, eux,  nous parlent sans retenue, ce sont les merveilleux romans (2) qu’il nous a légués, tant ils sont gravés dans notre conscience. J’ai donc prêté l’oreille, et voici ce que j’ai entendu: 

« La vanité des destins ne doit pas nous faire oublier que le peuple égyptien n’abandonnera jamais son projet d’une Egypte libre. Déjà, las d’endurer l’oppression depuis des années, il a écouté le murmure de la folie qui lui soufflait « Assez! », et ce qui lui était longtemps apparu comme le  mirage absolu s’est soudain transformé en réalité. Il a fait jaillir le printemps en plein hiver, et  le voleur et les chiens sont enfin tombés, dans une explosion de liesse digne des Mille et une Nuits. 

Hélas bientôt lui a succédé la désillusion face à des marchands de religion qui voulaient lui imposer le monde de Dieu et qui se croyaient détenteurs de la voie. L’Egyptien, qui en quelques millénaires, en a vu d’autres, a d’abord fait le dos rond, se réfugiant sous l’abri, pour attendre la lune de miel avec une Révolution sans cesse retardée.  Dans le même temps, on murmurait que Son Excellence et ses partisans, bien qu’emprisonnés, préparaient leur retour. Soudain, le peuple égyptien n’était plus que le mendiant de l’histoire, sa parole réduite à de simples bavardages sur le Nil – plus personne ne voulait entendre la chanson des gueux.

Mais moi, j’ai vu dans mon sommeil un oracle. « Il  ne reste qu’une heure! » m’a-t-il soufflé. Et de fait, le peuple s’est soulevé une deuxième fois.  L’organisation clandestine qui prétendait régenter sa vie  et confondre commencement et fin a été balayée. 

Certes, Khan el-Khalili déserté par les touristes n’est pas encore redevenu le passage des miracles. Mais l’espoir est là, car le peuple a exigé que l’aube traîtresse se mue en… matin de roses! » (3)

© Khaled Osman

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Notes:

(1) Plaisanterie typiquement égyptienne, mêlant ironie féroce et autodérision.

(2) Peut-être  parce qu’en offrant à notre imagination leurs histoires captivantes et leurs personnages si incarnés,  il semblait nous dire: « A vous de jouer, maintenant! »

(3) Ce texte, on l’aura compris, a été composé à l’aide de titres d’œuvres  de Mahfouz. Par ordre d’apparition: La Vanité des destins (1932); Le Murmure de la folie (1947); Le Mirage (1948); Le Voleur et les chiens (1961); Les Mille et une nuits (1982) Le Monde de Dieu (1962); La Voie (1964); Sous l’abri  (1969) ; La Lune de miel  (1961); Son Excellence (1975); Le Mendiant (1965); Bavardages sur le Nil  (1966); La Chanson des gueux (1977); J’ai vu dans mon sommeil  (1982); Il ne reste qu’une heure (1982); L’Organisation clandestine (1984); Commencement et fin (Vienne la nuit – 1949); Khan el-Khalili (1946); Passage  du Mortier (Passage des Miracles – 1947); L’aube traîtresse  (1989); Matin de roses (1987).

Lost in translation

Lu dans « Le Monde des Livres », un article de Florence Bouchy consacré à la littérature française aux Etats-Unis:

« Les Etats-Unis constituent, pour la littérature en traduction, ce que la sociologue Gisèle Sapiro nomme « un environnement hostile », [avant de détailler] les barrières culturelles et structurelles qui en font une citadelle apparemment imprenable. « Les traductions, écrit-elle, ont connu une marginalisation croissante sur ce marché depuis les années 1970. »

Elles ne représentent en effet que 2 à 4% de la production annuelle, et 1% seulement de la fiction! » [alors qu’en France, un roman sur trois est une traduction, même si « les trois quarts des romans traduits le sont de l’anglais« ].

Ce « mur d’indifférence » dénoncé par Olivier Cohen (fondateur des éditions de l’Olivier), ne peut qu’inviter à réfléchir sur la conception du monde que peuvent avoir les citoyens d’une grande puissance, formés dans un environnement où les « rêves de l’Autre » – la fiction étrangère – n’ont quasiment aucune existence

Défense de plagier

Que fait une éminente primatologue et éthologue britannique – Joan Goodall – lorsqu’on lui fait remarquer que des passages de son ouvrage à paraître sont repris entre autres de Wikipedia?

– Est-ce qu’elle met la faute sur son éditeur en invoquant une erreur de fichier imputable à ce dernier (souvenez-vous de Patrick Poivre d’Arvor)?
– Est-ce qu’elle fait mine de s’être livrée à un brillant exercice d’intertextualité auquel les pauvres lecteurs et critiques n’ont rien compris (souvenez-vous de Joseph Macé-Scaron)?
– Est-ce qu’elle consacre un essai à démontrer que les écrivains qui s’indignent [légitimement] de voir leurs oeuvres pillées ne sont en réalité que des pousse-crayons jaloux du succès de ceux qui les ont plagiés, qu’il sont atteints de névrose obsessionnelle et dissimulent au fond d’eux des tendances totalitaires inexprimées (souvenez-vous de Marie Darrieussecq, déjà évoquée ici)?

Eh bien non, elle fait une chose beaucoup plus incroyable: elle s’excuse… Oui, croyez-le si vous voulez, elle reconnaît ses torts et s’excuse! Selon des propos rapportés par le site Actualitté, elle aurait notamment déclaré:
« C’est important pour moi que les sources soient correctement mentionnées. […] »
Puis : « Mon but est de m’assurer que quand le livre sera publié, il ne soit pas seulement de la plus grande qualité, mais aussi que l’accent soit mis sur le message important qu’il véhicule. »
Et enfin : « Je suis perturbée par le fait que des sources de valeur n’aient pas été mentionnées, et je tiens à présenter mes plus sincères excuses. »

Un peu plus élégant, non?