Que fait-on quand on ne peut ni partir ni rentrer?

« Rentrer après toutes ces années était une mauvaise idée, ai-je pensé subitement. Ma famille avait quitté le pays trente-trois ans plus tôt, en 1979. Telle était la faille qui séparait l’homme du garçon de huit ans que j’étais quand ma famille est partie. L’avion allait franchir ce gouffre. Ce genre de voyages est toujours à hauts risques. Celui-ci risquait de me priver d’un talent que je me suis donné beaucoup de peine à cultiver: l’art de vivre éloigné des lieux et des gens que j’aime.

Joseph Brodsky avait raison, et aussi Nabokov et Conrad: des artistes qui n’étaient jamais rentrés. Chacun avait essayé, à sa manière, de se guérir de son pays. Ce que vous avez laissé derrière vous s’est dissous. Retournez-y et vous vous trouverez confronté à l’absence [des êtres aimés] et au sentiment que ce que vous aviez chéri est à présent défiguré.

Mais Dimitri Chostakovitch, Boris Pasternak et Naguib Mahfouz avaient eux aussi raison. Ne quittez jamais votre patrie. Car si vous partez, le lien qui vous unit à votre source sera irrémédiablement tranché. Vous serez comme un tronc d’arbre mort: desséché et creux.
Bon, mais que fait-on quand on ne peut ni partir ni rentrer? »

 

Extrait (traduit de l’anglais par mes soins) d’un texte de Hisham Matar intitulé Le retour (Lettre de Libye), paru en avril 2013 dans le New Yorker.

© Khaled Osman

D’abord, je l’ai détesté, et puis je l’ai traduit avec passion

Lu sous la plume de Rana Hayek, un article (en arabe) paru dans le quotidien londonien al-Hayat sous le titre « D’abord, je l’ai détesté, et puis je l’ai traduit avec passion » (extraits):

« La question, posée par l’éditeur égyptien Mohammad Hashim [directeur de la remarquable maison d’édition Merit] – « Vous avez lu quelque chose de Modiano? » – m’a prise au dépourvu. Je n’avais alors pas entendu parler de cet auteur, malgré mes lectures variées en langue française. […]

J’habitais Le Caire à l’époque, tout en me rendant périodiquement à Beyrouth, où j’avais fait le plein de romans de Modiano. Je suis allée à mon deuxième rendez-vous chez l’éditeur avec un sac rempli de ses oeuvres. Je ne le supportais pas. Les livres m’étaient tombés des mains l’un après l’autre, sans que je sois arrivée à chaque fois à en dépasser la moitié. A maintes reprises, j’avais maudit Hashim et ses choix: n’avait-il trouvé personne d’autre que cet auteur austère et ennuyeux à me proposer? […].

Plonger dans l’oeuvre de Modiano n’est pas chose aisée, car il est lui-même un monde dont il n’est pas facile de franchir la porte, et un magnifique piège dans lequel on ne tombe pas sans effort.

Et pourtant.

Alors que ma traduction en arabe de son roman « Des Inconnues » a paru il y a près de 10 ans…

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je ne peux, encore aujourd’hui, prononcer son nom sans voir aussitôt m’apparaître un ciel accablé sous une nuit violette ou entendre le martèlement des sabots de chevaux terrifiés dont l’écho retentit à travers des venelles désertées. »

© Khaled Osman

 

J’aime

Le quatrième Mur

L’argument du roman de Sorj Chalandon, Le quatrième Mur (Grasset), est magnifique: au cours des années 1970, Georges, militant de la gauche pro-palestinienne et épris de théâtre, a noué une amitié pétrie d’admiration avec Samuel Akounis, un metteur en scène grec (Juif de Salonique réfugié en France après la répression des étudiants contestataires par la dictature des Colonels) qui milite avec lui dans le Mouvement. Aussi n’a-t-il d’autre choix, lorsqu’un Samuel très malade le supplie de porter à sa place le projet qu’il s’était mis en tête de réaliser, que d’accepter. Projet d’une ambition folle, puisqu’il s’agit de monter l’Antigone d’Anouilh dans un Beyrouth déchiré par la guerre, et d’autant plus insensé que la troupe sera composée d’acteurs et d’actrices issus des différentes communautés – ils devront s’arracher au conflit qui les oppose et faire taire les armes le temps de la représentation…

 

Ayant beaucoup aimé les opus « irlandais » de Sorj Chalandon (« Mon Traître » et « Retour à Killybegs »), je craignais un peu que l’auteur ne s’enlise dans la complexité du Beyrouth déroutant du début des années 1980. Mais il n’en est rien: on est littéralement happé par la force de cette histoire peu banale où se mêlent l’amitié, la passion du théâtre, le sens de l’engagement…
Tout comme il avait choisi de narrer l’aventure irlandaise par la bouche d’un modeste luthier, l’auteur nous met cette fois dans la peau d’un petit « théâtreux de patronage » soudain propulsé dans une ville qui est elle-même un théâtre… d’opérations.

Si Sorj Chalandon choisit des narrateurs modestes, il s’autorise toutes les audaces quant à la langue, émaillée de trouvailles (parfois très heureuses, parfois moins, mais enfin, il a le mérite de chercher), et surtout quant aux thèmes choisis…

Le rôle d’Antigone a été confié à la fougueuse Imane, une Palestinienne des camps, superbe personnage de femme décidée à s’investir corps et âme dans la pièce.

Lorsque la folie meurtrière s’abat sur les camps, on se demande ce que l’auteur va en faire – peut-on encore écrire sur ce sujet après « Quatre heures à Chatila », le magnifique texte de Genet paru à l’époque dans la (hélas défunte depuis) Revue d’Etudes Palestiniennes? Et pourtant, Sorj Chalandon y va, nous livrant des pages féroces et hallucinées qui sont sans aucun doute parmi les plus fortes du roman…

© Khaled Osman

 

Le Nobel de Mahfouz, 26 ans après…

En 1988, il y a de cela 26 ans – déjà! -, le grand romancier égyptien Naguib Mahfouz se voyait décerner le Prix Nobel de littérature, récompense signant l’accueil de l’écrivain au sein de la littérature mondiale.
Cette nouvelle a été accueillie avec une joie immense, non seulement en Égypte et dans l’ensemble de l’aire arabe, mais aussi un peu partout à travers le monde, chez ceux qui connaissaient déjà ou ont découvert à cette occasion la valeur de cet hommes de lettres exceptionnel.
Pour célébrer cet événement heureux, et plutôt que d’ajouter aux centaines d’analyses, d’études et de thèses qui ont souligné – à juste titre – la puissance et la richesse de son oeuvre, on s’attachera dans le texte qui suit à relever quelques paradoxes – certains seulement apparents – autour de cette reconnaissance.

 

Un écrivain arabe enfin récompensé par le Nobel: la fin d’une malédiction?
Le jury Nobel a mis bien longtemps (87 ans) à inscrire parmi ses lauréats un écrivain de culture et/ou de langue arabe. Plusieurs autres, avant ou après Mahfouz, auraient également pu y prétendre : citons pêle-mêle Taha Hussein, Tewfiq al-Hakim, Kateb Yacine, Abdellatif Laâbi, Mohammed Dib, et bien d’autres encore. Mais s’il n’en avait fallu qu’un autre, cela aurait assurément dû être l’immense poète palestinien Mahmoud Darwich (et ce manquement est hélas irrattrapable).

Depuis, périodiquement, des noms surgissent, tel celui d’Adonis qui revient en boucle chaque année (et fait la fortune des bookmakers londoniens) avant d’être immanquablement infirmé. Finalement, il semble que le couronnement de Mahfouz n’ait pas stoppé la malédiction qui continue de frapper la littérature arabe contemporaine : il l’a simplement désamorcée le temps d’une année.

Un peu à l’image de ce qui s’est passé avec la publication de cette production en Europe. Avec le Nobel, on a pu croire que cette littérature allait enfin accéder à l’universel, et de fait, les traductions de l’oeuvre de Mahfouz ont vu le jour à foison, parfois chez des éditeurs qui n’avaient jamais daigné s’intéresser à cette aire-là. Hélas, cet enthousiasme de circonstance n’a guère duré.

Cela ne signifie pas pour autant que nous n’y avons rien gagné: la stature de Mahfouz a indéniablement attiré vers cette aire culturelle des lecteurs qui n’y seraient probablement jamais allés spontanément, et a ancré chez les éditeurs et critiques d’ici et d’ailleurs l’idée que pouvaient s’y abriter des écrivains capables d’enflammer les imaginaires collectifs par-delà les frontières…

 

Un couronnement d’écrivain pour celui qui n’a jamais voulu se définir comme tel…
On a parfois peine à l’imaginer au vu de son oeuvre prolifique, mais Mahfouz ne s’est pas toujours rêvé en écrivain. Lecteur compulsif, il avait lu et continuait de lire dans tous les domaines, aussi bien des oeuvres produites localement que traduites de l’étranger. Mais le champ qui l’intéressait le plus était… la philosophie. Cela explique du reste pourquoi les questions métaphysiques ne sont pas absentes de son oeuvre, comme dans Le Voleur et les chiens, voire en forment la colonne vertébrale, comme dans Awlâd Hâratina (traduit en français sous  le titre « Les Fils de la Médina »).

Par ailleurs, à un moment de sa vie, Mahfouz s’est trouvé incapable d’écrire et a pu penser qu’il n’avait plus rien à dire. Heureusement pour nous, ce moment n’a duré que quelques courtes années, après quoi il a pu reprendre le fil d’une œuvre qui allait nous réserver maints joyaux.

C’est après cette traversée du désert que, sans que sa modestie l’autorise à se définir lui-même comme écrivain, il va tout de même embrasser sa vocation d’auteur en se ménageant – pour lui-même – un rituel d’écriture, et en encourageant avec beaucoup de bienveillance – chez les autres – les talents naissants, comme a pu en témoigner son cadet Gamal Ghitany dans le livre d’entretiens qu’il lui a consacré, Mahfouz par Mahfouz. En cela, on peut dire que, sans l’avoir toujours pressenti ou voulu, Mahfouz à réussi à incarner à nos yeux une figure particulièrement attachante de l’écrivain.

 

Une récompense universelle pour un auteur foncièrement égyptien…
Non seulement Mahfouz s’est rarement déplacé hors d’Égypte – il ne l’a fait qu’à deux reprises, encore était-ce à son corps défendant, contraint par des obligations professionnelles – mais son œuvre elle-même est profondément ancrée dans la capitale égyptienne, et plus précisément encore dans les quartiers qu’il affectionnait. Lorsqu’il a – une seule fois – planté son décor ailleurs, c’était à Alexandrie – une ville qui lui était tout de même familière puisque c’était son lieu habituel de villégiature – et ce fut Miramar et sa formidable pension de famille agitée par le souffle des embruns.

Mais le paradoxe n’est qu’apparent: en explorant au plus profond l’âme de ses voisins de patrie, Mahfouz les a certes peints plongés dans leur milieu local si particulier, mais il a aussi mis au jour avec une lucidité et une acuité rares les ressorts de leur personnalité. Or, ces ressorts-là ne sont-ils pas ceux qui façonnent l’âme humaine, d’où qu’elle vienne?
A ce titre, on peut dire qu’en partant d’un environnement extrêmement particulier (voire réduit aux dimensions d’une minuscule impasse, comme dans Passage des miracles), Mahfouz a réussi à toucher à la plus grande universalité.

C’est ainsi que des hommes et des femmes de tous pays se sont reconnus et continuent de s’identifier à ses personnages, aussi éloignés d’eux qu’ils aient pu leur apparaître de par leur naissance, leur personnalité ou leurs valeurs morales (de « l’épouse « soumise » – mais pas tant que cela – de la Trilogie au « faiseur d’infirmes » du Passage des miracles, en passant par le bourreau du Karnak Café). Et cela, c’est indéniablement la marque d’un écrivain universel…

© Khaled Osman

Qu’aurait-il pensé de tout ça?

En ce jour où on célèbre le centenaire de sa naissance, on ne peut s’empêcher de s’interroger: qu’aurait-il pensé de tout ça? Oui, qu’est-ce que Naguib Mahfouz,  le grand écrivain égyptien et lauréat du Prix Nobel de littérature 1988, aurait pensé, s’il avait encore été des nôtres, des événements qui ont agité son pays depuis qu’il nous a quittés, et particulièrement depuis que l’étincelle de la Révolution égyptienne s’est enflammée, un certain 25 janvier 2011… 

Ne comptez pas sur moi cependant pour faire parler les morts, même virtuellement. Appelez ça de la décence (il est trop facile de leur faire dire ce qu’on eût aimé les entendre dire). Ou bien de l’humilité (sa hauteur de vue lui aurait peut-être prêté des positions que je ne soupçonne même pas). Ou encore  de la lâcheté (son fantôme risquerait fort de me régler mon compte au moyen d’une nokta  (1) ravageuse, de celles dont il avait le secret). En revanche,  il en est d’autres qui, eux,  nous parlent sans retenue, ce sont les merveilleux romans (2) qu’il nous a légués, tant ils sont gravés dans notre conscience. J’ai donc prêté l’oreille, et voici ce que j’ai entendu: 

« La vanité des destins ne doit pas nous faire oublier que le peuple égyptien n’abandonnera jamais son projet d’une Egypte libre. Déjà, las d’endurer l’oppression depuis des années, il a écouté le murmure de la folie qui lui soufflait « Assez! », et ce qui lui était longtemps apparu comme le  mirage absolu s’est soudain transformé en réalité. Il a fait jaillir le printemps en plein hiver, et  le voleur et les chiens sont enfin tombés, dans une explosion de liesse digne des Mille et une Nuits. 

Hélas bientôt lui a succédé la désillusion face à des marchands de religion qui voulaient lui imposer le monde de Dieu et qui se croyaient détenteurs de la voie. L’Egyptien, qui en quelques millénaires, en a vu d’autres, a d’abord fait le dos rond, se réfugiant sous l’abri, pour attendre la lune de miel avec une Révolution sans cesse retardée.  Dans le même temps, on murmurait que Son Excellence et ses partisans, bien qu’emprisonnés, préparaient leur retour. Soudain, le peuple égyptien n’était plus que le mendiant de l’histoire, sa parole réduite à de simples bavardages sur le Nil – plus personne ne voulait entendre la chanson des gueux.

Mais moi, j’ai vu dans mon sommeil un oracle. « Il  ne reste qu’une heure! » m’a-t-il soufflé. Et de fait, le peuple s’est soulevé une deuxième fois.  L’organisation clandestine qui prétendait régenter sa vie  et confondre commencement et fin a été balayée. 

Certes, Khan el-Khalili déserté par les touristes n’est pas encore redevenu le passage des miracles. Mais l’espoir est là, car le peuple a exigé que l’aube traîtresse se mue en… matin de roses! » (3)

© Khaled Osman

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Notes:

(1) Plaisanterie typiquement égyptienne, mêlant ironie féroce et autodérision.

(2) Peut-être  parce qu’en offrant à notre imagination leurs histoires captivantes et leurs personnages si incarnés,  il semblait nous dire: « A vous de jouer, maintenant! »

(3) Ce texte, on l’aura compris, a été composé à l’aide de titres d’œuvres  de Mahfouz. Par ordre d’apparition: La Vanité des destins (1932); Le Murmure de la folie (1947); Le Mirage (1948); Le Voleur et les chiens (1961); Les Mille et une nuits (1982) Le Monde de Dieu (1962); La Voie (1964); Sous l’abri  (1969) ; La Lune de miel  (1961); Son Excellence (1975); Le Mendiant (1965); Bavardages sur le Nil  (1966); La Chanson des gueux (1977); J’ai vu dans mon sommeil  (1982); Il ne reste qu’une heure (1982); L’Organisation clandestine (1984); Commencement et fin (Vienne la nuit – 1949); Khan el-Khalili (1946); Passage  du Mortier (Passage des Miracles – 1947); L’aube traîtresse  (1989); Matin de roses (1987).

Lost in translation

Lu dans « Le Monde des Livres », un article de Florence Bouchy consacré à la littérature française aux Etats-Unis:

« Les Etats-Unis constituent, pour la littérature en traduction, ce que la sociologue Gisèle Sapiro nomme « un environnement hostile », [avant de détailler] les barrières culturelles et structurelles qui en font une citadelle apparemment imprenable. « Les traductions, écrit-elle, ont connu une marginalisation croissante sur ce marché depuis les années 1970. »

Elles ne représentent en effet que 2 à 4% de la production annuelle, et 1% seulement de la fiction! » [alors qu’en France, un roman sur trois est une traduction, même si « les trois quarts des romans traduits le sont de l’anglais« ].

Ce « mur d’indifférence » dénoncé par Olivier Cohen (fondateur des éditions de l’Olivier), ne peut qu’inviter à réfléchir sur la conception du monde que peuvent avoir les citoyens d’une grande puissance, formés dans un environnement où les « rêves de l’Autre » – la fiction étrangère – n’ont quasiment aucune existence

Défense de plagier

Que fait une éminente primatologue et éthologue britannique – Joan Goodall – lorsqu’on lui fait remarquer que des passages de son ouvrage à paraître sont repris entre autres de Wikipedia?

– Est-ce qu’elle met la faute sur son éditeur en invoquant une erreur de fichier imputable à ce dernier (souvenez-vous de Patrick Poivre d’Arvor)?
– Est-ce qu’elle fait mine de s’être livrée à un brillant exercice d’intertextualité auquel les pauvres lecteurs et critiques n’ont rien compris (souvenez-vous de Joseph Macé-Scaron)?
– Est-ce qu’elle consacre un essai à démontrer que les écrivains qui s’indignent [légitimement] de voir leurs oeuvres pillées ne sont en réalité que des pousse-crayons jaloux du succès de ceux qui les ont plagiés, qu’il sont atteints de névrose obsessionnelle et dissimulent au fond d’eux des tendances totalitaires inexprimées (souvenez-vous de Marie Darrieussecq, déjà évoquée ici)?

Eh bien non, elle fait une chose beaucoup plus incroyable: elle s’excuse… Oui, croyez-le si vous voulez, elle reconnaît ses torts et s’excuse! Selon des propos rapportés par le site Actualitté, elle aurait notamment déclaré:
« C’est important pour moi que les sources soient correctement mentionnées. […] »
Puis : « Mon but est de m’assurer que quand le livre sera publié, il ne soit pas seulement de la plus grande qualité, mais aussi que l’accent soit mis sur le message important qu’il véhicule. »
Et enfin : « Je suis perturbée par le fait que des sources de valeur n’aient pas été mentionnées, et je tiens à présenter mes plus sincères excuses. »

Un peu plus élégant, non?

Argo: pas besoin de sous-titres…

Dans une précédente note, nous dénoncions les excès du sous-titrage au cinéma. Au vu du film Argo, notre message semble avoir été entendu (oui, Ben Affleck est un lecteur assidu de ce blog). C’est en effet le parti pris inverse – révolutionnaire? – qu’il a adopté: celui d’abolir purement et simplement les sous-titres.

 

Le film est consacré à un épisode « historique » survenu en marge du siège de l’ambassade américaine de Téhéran en 1979. Il s’agit de l’exfiltration de diplomates qui avaient réussi à s’échapper de l’ambassade assiégée pour trouver refuge à la mission canadienne. Le film commence par un bref prologue documentaire, étonnant par son honnêteté intellectuelle, puisqu’il met en évidence le cynisme provocateur des autorités américaines qui, en décidant de mettre leur allié – le Shah – à l’abri, empêchaient du même coup les Iraniens de le juger pour les crimes commis sous son règne.

 

Mais bien vite, le film, exploitant – avec une certaine efficacité il est vrai – toutes les ficelles du cinéma hollywoodien, bascule dans la propagande la plus éhontée:
– exaltation du rôle de la CIA, pourtant moins connue pour son efficacité que pour ses ratages branquignolesques et ses coups tordus, mais ici tout entière mobilisée au service d’une cause humanitaire…
– minimisation scandaleuse du rôle des Canadiens qui en réalité furent largement à l’origine de l’opération et dénoncèrent l’amateurisme risible des agents américains incapables de produire des faux documents crédibles (dans le film on voit au contraire l’agent Mendes en superman polyvalent – normal puisqu’il est interprété par Ben Affleck soi-même – dessiner sans trembler un faux visa parfaitement imité).
– description ahurissante de TOUS les Iraniens du film (sauf une domestique loyale qui choisit, sans qu’on sache pourquoi – sans doute une mutation génétique l’a-t-elle sauvée de la violence atavique des siens? – de protéger les otages en fuite, et finira par s’exiler en Irak) comme un ramassis de fanatiques barbus et hirsutes, assoiffés de sang et passant leur temps à vociférer.

Que disent-ils? Nous ne le saurons jamais, car Ben Affleck et son équipe ne se sont pas donné la peine de sous-titrer leurs propos. Leurs mines agressives et leurs vociférations gutturales suffisent à les définir comme les « barbares ». Voilà de quoi bien préparer l’opinion américaine à un futur bombardement de l’Iran…
© Khaled Osman
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Espaces et labyrinthes

On connaissait  Vassili Golovanov depuis le saisissement éprouvé à la lecture de son chef-d’oeuvre Eloge des voyages insensés – des voyages 
au sens golovanien du terme, c’est-à-dire des déplacements à la fois à travers les territoires mais aussi les cultures, avec une attention toute particulière aux méandres de l’âme humaine, comme ici:
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‎Le renne ne supporte pas l’homme et le craint: sans doute perçoit-il que l’homme n’est ni un animal ni un oiseau, mais un Être. […]
Pourtant, dans la toundra, il est encore possible d’être témoin d’un drame authentique, bouleversant, primitif, qui vous coupe le souffle: le combat singulier du Renne et de l’Homme. Mais ce ne serait pas un drame si l’issue du combat était à cent pour cent prévisible. Oui, en principe, l’homme est plus fort que le renne. C’est lui qui détient le pouvoir de la peur et il s’en sert, comme d’une arme que le renne ne possède pas. Mais il arrive que le renne domine sa peur, et l’on assiste alors à un drame d’un autre ordre: celui du triomphe de la liberté.
J’ai vu le Renne vaincre l’Homme. Seul parmi les cinq mille bêtes parquées dans l’enclos, un renne marchait droit sur l’Être, droit sur le mur de la peur fait de fil de fer, d’insupportables odeurs de corps en sueur, de tabac, d’essence, de peinture et de sang de renne. D’un coup impitoyable et violent, il a fait tomber ce mur.
On a trop parlé de liberté au cours de ces deux derniers siècles. Des modèles politiques de liberté s’élèvent partout dans le monde, effrayantes constructions métalliques, évoquant parfois des cages rouillées.
Depuis que j’ai vu ce renne, je pense que la liberté ne signifie qu’une chose: la victoire sur la peur.
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On retrouve avec bonheur Golovanov dans Espaces et Labyrinthes, qui n’est pas un roman mais plutôt la relation de plusieurs « voyages » extraordinaires. Le premier nous conduit à la source de la Volga, source dont l’emplacement – et l’existence même – a fait l’objet de conjectures et de controverses parmi les géographes, au point qu’elle est devenue une sorte de Graal attirant toutes sortes de curieux, aventuriers ou simples  visiteurs.

Outre les très beaux développements sur ce lieu mythique qu’un homme s’attache à protéger en en conservant la clef par devers lui, on lira avec émotion un dialogue où est abordée, en peu de mots, la question de l’exil – plus particulièrement de ce sentiment ambivalent d’amour-haine qu’on peut porter à sa patrie:

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La fillette devint Tania Chtcherbina, elle vécut des vies diverses, à l’étranger, à Paris… Et un beau jour, elle revint à Moscou pour accompagner un groupe de ses nouveaux compatriotes, des Français venus faire une croisière sur la Volga.
– Nous suivions le même itinéraire, nous nous arrêtions dans les mêmes villes. Ces villes dont je me souvenais comme de celles d’un conte, je n’en reconnaissais rien. Et ce que je voyais était effrayant. A Ouglitch, sur le quai, des femmes soûles […] se bousculaient, se battaient: « Où tu vas comme ça, sale pute? » Les maisons… délabrées n’est pas le mot juste, vétustes non plus: mortes. J’étais transie d’effroi, un effroi véritable, je ne savais comment échapper à ce cauchemar. Mais, c’est étrange, juste après ce voyage, j’ai brusquement décidé de rentrer en Russie. Pour toujours.
– Pourquoi? demandai-je. […]
– Partout, il y a du bien et du mal. Mais contre le mal d’ici, nous avons développé notre propre système immunitaire. Alors que là-bas, il y a des choses auxquelles je ne m’habituerai jamais.
J’ai entendu cela des centaines de fois, sans jamais vraiment comprendre de quoi il était question.
– Je vais vous dire, intervint Tiagny-Riadno qui en avait assez d’écouter nos fadaises. A mon avis, vraiment, vous exagérez.
– Nous édulcorons.

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Le second récit est un voyage plus littéraire dans l’oeuvre du poète Khlebnikov, où on peut lire ceci:

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‎Bien des grands artistes ont éprouvé cet attrait de l’ailleurs [la mystique soufie] et ces coïncidences n’auraient rien de surprenant si Khlebnikov […] avait pu lire la poésie persane dans l’original. Mais nous savons qu’il ne maîtrisait pas cette langue et que les textes de poésie classique traduits à l’époque en russe […] se comptaient sur les doigts de la main.
Or, l’attraction magnétique de l’Orient sur le poète était si forte qu’on pourrait croire qu’il avait lu non seulement tout ce qui fut traduit plusieurs décennies après sa mort, mais […] qu’il a eu accès à des ouvrages qui non seulement n’avaient pas encore été traduits en russe, mais n’avaient pas encore été écrits: leurs auteurs n’avaient même pas encore commencé leurs recherches. »
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Que celui d’entre vous qui n’a jamais été influencé par des textes qu’il ne pouvait matériellement connaître me jette la première pierre…

 

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© Khaled Osman
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N.B.: Les textes cités sont extraits de Eloge des voyages insensés et de Espaces et labyrinthes, de Vassili Golovanov, tous deux publiés aux éditions Verdier et (remarquablement) traduits du russe par Hélène Châtelain.

Civilisation arabe: 969, année érotique

La sexualité en islam est le titre d’un ouvrage du sociologue, philosophe et islamologue tunisien Abdelwahab Bouhdiba, paru en 1975 et réédité en 2001 aux éditions PUF/Quadrige. Ce livre fait le point sur les rapport entre sacré et sexuel en islam, question épineuse qu’il analyse avec rigueur, éloquence et exhaustivité, dans une perspective à la fois historique et conceptuelle. C’est un livre d’une richesse exceptionnelle, sur lequel nous reviendrons certainement. Mais arrêtons-nous un instant sur une des notions qu’il développe, celle de mujûn:

« L’érotisme donc a [dans la civilisation arabo-musulmane] ses lettres de noblesse. Et quelle noblesse! C’est lui qui fonde en droit une véritable érotologie, science pleine et positive de la jouissance sous toutes ses formes physiques et psychiques […] Si l’érotisme envahit la littérature, l’art, la vie quotidienne, c’est qu’il est intégré à la vision islamique du monde et qu’il se situe au coeur, non en marge de l’éthique.
[…] Le mujûn, c’est l’art d’évoquer les choses les plus impudiques et d’en parler de manière si plaisante que l’approche se mue en humour grivois. Le mujûn en principe ne devrait pas dépasser la parole. En fait, il est fantasme présent grâce à la parole. Il est onirisme, vécu collectif et libération par le verbe. »

Il y a bien sûr dans le patrimoine littéraire arabe d’innombrables illustrations de ce mujûn, depuis les Mille et une nuits jusqu’aux recueils de contes grivois, en passant par les guides plus ou moins salaces à visées pseudo-pédagogiques sur les bonnes pratiques de la chair.

Mais ce qu’on sait peut-être moins, c’est que d’illustres penseurs musulmans ne dédaignaient pas s’y adonner de temps à autre, sans doute lassés par l’austérité des sujets dont ils avaient à traiter.
Bouhdiba cite à cet égard un extrait du Kitâb al-Imtaa wal-Mu’anassa (livre également divisé en nuits et dont le titre est à lui seul tout un programme – quelque chose comme « De l’octroi de la jouissance et de l’exercice de la convivialité »), d’Abou Hayyan al-Tawhidi, grand penseur, littérateur et philosophe arabe du Xe siècle.

Ce dernier y relate comment il fut sollicité par le vizir Abou ‘Abdallah al-‘Aredh pour donner une série de causeries savantes:

« Le sérieux nous exténue, déclare le vizir, il a ramolli nos forces. Il nous a constipés et fatigués. Allez, livre ce que tu as à dire sur le mujûn. »

Le docte philosophe répond par le truchement d’un récit qu’il met – prudemment – dans la bouche d’un fou…

« Hassan le Fou de Koufa, alors que les débauchés étaient rassemblés chez lui pour décrire chacun les plaisirs terrestres, dit: « Je ne décrirai que ce que j’ai moi-même expérimenté. » « Vas-y! », lui dit-on.

Notre ami Hassan ne se fit pas prier trop longtemps, puisqu’il déclara aussitôt:

« Voici mes plaisirs: la sécurité; la santé; tâter les rondeurs lisses et brillantes, gratter les galeux; manger des grenades en été; boire du vin une fois tous les deux mois; coucher avec les femmes insensées et les garçons imberbes; me promener sans pantalon parmi des gens qui n’ont point de pudeur; chercher querelle aux gens maussades; ne point trouver de résistance auprès de ceux que j’aime; me frotter aux sots; fréquenter comme des frères les gens fidèles et ne point chercher la compagnie des âmes viles. »

Le texte de cette XVIIIe nuit, explique Bouhdiba, se prolonge ainsi sur dix pages, dont la lecture a fait rougir les auteurs de l’édition critique dudit Kitâb al-Imtaa parue en 1970 [Editions Dar el-Hayat, Beyrouth] – soit quelque dix siècles plus tard! Il en veut pour preuve cette inénarrable note de bas de page:

« On remarquera sans doute que l’auteur présente, dans cette nuit, du mujûn de la plus basse espèce et raconte des anecdotes viles. N’étaient-ce l’honnêteté scientifique et le souci de servir scrupuleusement l’histoire, nous aurions supprimé la plus grande partie de ce texte pour nous contenter de ce qui est fin et conforme au bon goût. »

Mon oeil!

© Khaled Osman