On a une mauvaise nouvelle à t’annoncer Malan…

« Je me dis qu’on pourrait appeler Malan.
Miguelinho avait acquiescé en pensant à leur copain perdu tout là-bas dans le froid, quelque part au beau milieu d’une banlieue parisienne.
Vas-y toi, tu veux pas. Appelle-le toi.
Couto avait pris le téléphone et cherché dans le répertoire le numéro. La ligne avait sonné.

On a une mauvaise nouvelle à t’annoncer Malan.
Pauvre Malan qu’ils allaient plomber, il  le savait.
[…]
Miguelinho c’est toi.
Couto avait ri d’entendre Malan par-delà les milliers de kilomètres, de pouvoir l’imaginer quelque part dans sa ville là-bas, au milieu des immeubles parisiens et du goudron et des cafés à grandes vitrines et petites tables rondes cerclées de fer.  Il avait posé le téléphone et l’avait mis sur haut-parleur, que Miguelinho puisse écouter aussi. Le son était passablement dégueulasse, mais on entendait.
C’est pas Miguelinho, c’est Couto. On est tous les deux sur la terrasse, on pense à toi, t’es où gros naze.
Au foyer, avait dit Malan. Avec des copains. On boit du thé.
Il fait froid je parie. Vas-y t’as combien de kilos de manteaux sur les épaules là, raconte.
Malan avait ri.
Ah les gars je me calerais bien dans une chaise avec vous. C’est pas trop la foire avec les élections, ça va. Je lis les infos sur internet, ça a pas l’air d’aller fort.
Ça va t’inquiète
Vous gérez.
On gère.
Nom de Dieu c’est bon de vous entendre.
Couto avait hésité.
On a une mauvaise nouvelle à t’annoncer Malan.
La voix au bout du fil s’était tue. Ils l’auraient presque entendue se recroqueviller, se crisper par réflexe dans l’attente du coup. Pauvre Malan, pauvres émigrés tous, qu’on n’appelait que pour leur annoncer des décès, des coups d’État, des accidents. »

——–
Extrait du roman Les grands, Sylvain Prudhomme, Gallimard 2014 et poche Folio 2016. Cet ouvrage avait été notamment récompensé par le Prix littéraire de la Porte dorée 2015.

Sur Fanon

« La première fois que j’ai croisé le nom de Fanon, c’était dans la préface à la traduction française d’un roman palestinien…

Sous le titre Des Hommes dans le soleil, les éditions Sindbad avaient réuni trois nouvelles du grand écrivain palestinien Ghassan Kanafani, présentées et traduites par Michel Seurat. Dans sa préface, ce dernier Lire la suite

Retour au Caire

Un été, il y a de cela trois ans, Dalia Chams est venue à Alexandrie m’interviewer pour Al-Ahram Hebdo à propos de mon premier roman, Le Caire à corps perdu.
Elle a dû percevoir, tant dans celui-ci que dans mes propos, quelque chose de mon  Lire la suite

Suite de notre duel critique à propos de « Boussole », de Mathias Énard

La semaine dernière, nous avions ouvert nos colonnes à Khaled Osman, qui avait donné son point de vue sur le roman, tout en réfutant la critique enthousiaste de son confrère Osman Khaled. Apparemment, celui-ci a pris ombrage du fait que nous n’ayons reflété ses opinions que « passées au prisme caricatural » de son confrère. Il nous a donc demandé d’insérer le droit de réponse suivant, requête à laquelle nous accédons bien volontiers:

« Je regrette que la revue qui m’emploie, non contente de ne pas publier ma critique, ait laissé mon honorable (pfff!) confrère Khaled Osman déformer outrageusement  Lire la suite

« ‘Aïcha était mon imbattable concurrente. »

« Deux décennies durant, mon temps a été accaparé par cette rivalité souterraine qui nous opposait (et dont elle n’avait peut-être pas conscience elle-même). Elle dépêchait ses sœurs à la librairie al-Salam pour acheter les livres avant moi et pour exhumer des titres qu’il ne me serait jamais venu à l’esprit d’acquérir ; ses emplettes étaient aussitôt emballées dans des sacs pour être introduites dans la maison au nez et à la barbe du père professeur. Celui-ci nous avait mis en garde contre les livres qui, selon lui, font proliférer des fourmis blanches dans le cerveau… ‘Aïcha, qui était myope, lui subtilisait sa bougie pour lire dans son lit, une fois que toute la maisonnée était couchée.

Je pensais sans cesse à elle en train de lire dans sa maison de béton semblable à une cocotte-minute, tandis que moi, installé sur notre terrasse de terre battue à la lueur des réverbères municipaux, j’essayais de lui damer le pion en dévorant un livre entier en une nuit ! Quand elle devait se cacher de son père et de sa mère, je pouvais, moi l’orphelin autoproclamé, lire tranquillement et tomber amoureux de tout ce qui était écrit. Il faut dire que ma mère Halima était convaincue que j’étais possédé par une goule de papier, et que mes escapades en sa compagnie m’éloignaient des autres vices – fumer, sniffer de la colle ou épier les appas féminins – auxquels s’adonnaient les garçons de mon âge.

Ma plus grande défaite contre ‘Aïcha fut À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust.
J’ignore par quel miracle le seul exemplaire disponible est tombé entre les mains de ma rivale, ouvrage égaré qui restera comme un trou de serrure foré dans mon cœur et par lequel mes époques m’ont fui. Quelquefois, je me dis que si j’avais réussi alors à obtenir mon exemplaire de la Recherche, ma vie en aurait été entièrement changée, et que je n’aurais pas été trahi par ce qui m’a trahi. »

————

Extrait du Collier de la colombe, de la romancière saoudienne Raja Alem, traduit de l’arabe par Khaled Osman, Stock-Cosmopolite « la Noire », réédité en poche en janvier 2014 dans la collection Points (P3107)

« Les mots jaillissaient, inscrits en lettres minuscules qui s’enfuyaient à l’horizon comme une caravane de chameaux avec son chargement de bûches »

« Attendrie, Halima attrapa une épaisse liasse de feuillets et les approcha de son visage pour y humer la sueur des mains de son fils, toute sa passion frustrée, voire sa folie qui se lisait dans le tracé méandreux des caractères – depuis le premier feuillet, au sommet de la liasse, jusqu’au morceau de carton, récupéré d’un sac de ciment, sur lequel une femme enceinte, représentée des genoux jusqu’à la taille, avait été dessinée au fusain. Elle fut frappée par les cuisses exagérément arrondies et le ventre qui pointait comme une poire bien mûre. Pour Halima, illettrée, ces pages griffonnées et datées étaient une énigme insoluble, mais ça ne l’empêcha pas de les fixer dans sa mémoire : sur certaines, les mots jaillissaient, inscrits en lettres minuscules qui s’enfuyaient à l’horizon comme une caravane de chameaux avec son chargement de bûches, sur d’autres, ils baraquaient sur place en laissant des traces. Elle était perturbée par les mots qui sautillaient comme des chats en rut, se tirant par la queue, miaulant, répandant un peu partout des éclaboussures d’encre. Certains étaient ramassés dans une anfractuosité au milieu de la page, quand d’autres, au contraire, roulaient sur ses bords comme s’ils allaient en tomber, sans parler de ceux qui évoquaient des filets de pêcheur pleins de déchirures et de nœuds. Halima se rendit compte que, à travers ces papiers, elle tenait dans ses mains les entrailles de son fils […] »

———–

« Le Collier de la colombe », Raja Alem, traduit de l’arabe (Arabie Saoudite) par Khaled Osman, éd. Stock-Cosmopolite noire, réédité en Points P3107

Duel critique à propos de « Boussole », de Mathias Énard

A propos de Boussole, de Mathias Énard, nous ouvrons aujourd’hui nos colonnes à deux de nos chroniqueurs qui ont sur ce roman des avis divergents, voire franchement opposés. 

Faute de place et sachant qu’il y fait de larges citations de la recension de son confrère, nous n’avons fait figurer ici que la critique de Khaled Osman, en espérant que notre collaborateur Osman Khaled ne nous en voudra pas.


image

« J’ai lu la recension de Boussole par mon estimé confrère Osman Khaled, et, bien que souvent d’accord avec lui, je dois vous dire qu’il s’est cette fois-ci fourvoyé dans les grandes largeurs.

Lire la suite

2084: et sans ça, l’islam du futur, c’est comment?

L’impression qui domine après la lecture de 2084, le dernier roman de Boualem Sansal, est celle d’un énorme malentendu, d’un hiatus entre le contenu véritable du livre (ce qu’il donne réellement à lire) et son contenu annoncé (une description d’un monde dans lequel un islam totalitaire aurait triomphé).

La récupération idéologique à laquelle il se prête si facilement fait qu’il Lire la suite

Aujourd’hui que le temps a rattrapé Ghitany…


Le grand écrivain égyptien Gamal Ghitany vient de s’éteindre au Caire, aboutissement hélas prévisible d’un coma qui durait depuis plusieurs semaines.

Si cette disparition laisse le sentiment d’une perte irréparable, elle n’efface cependant en aucun cas l’empreinte dont il a marqué le paysage littéraire et culturel égyptien. Pas plus qu’elle n’efface le souvenir de cette chaleur qu’il a su témoigner à ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de connaître l’homme derrière l’écrivain.

Le souvenir de ma première rencontre avec Ghitany donne 

Lire la suite