Le Collier de la Colombe, de Raja Alem, extrait

« ‘Aïcha était mon imbattable concurrente. Deux décennies durant, mon temps a été accaparé par cette rivalité souterraine qui nous opposait (et dont elle n’avait peut-être pas conscience elle-même). Elle dépêchait ses sœurs à la librairie al-Salam pour acheter les livres avant moi et pour exhumer des titres qu’il ne me serait jamais venu à l’esprit d’acquérir ; ses emplettes étaient aussitôt emballées dans des sacs pour être introduites dans la maison au nez et à la barbe du père professeur. Celui-ci nous avait mis en garde contre les livres qui, selon lui, font proliférer des fourmis blanches dans le cerveau… ‘Aïcha, qui était myope, lui subtilisait sa bougie pour lire dans son lit, une fois que toute la maisonnée était couchée.

Je pensais sans cesse à elle en train de lire dans sa maison de béton semblable à une cocotte-minute, tandis que moi, installé sur notre terrasse de terre battue à la lueur des réverbères municipaux, j’essayais de lui damer le pion en dévorant un livre entier en une nuit ! Quand elle devait se cacher de son père et de sa mère, je pouvais, moi l’orphelin autoproclamé, lire tranquillement et tomber amoureux de tout ce qui était écrit. Il faut dire que ma mère Halima était convaincue que j’étais possédé par une goule de papier, et que mes escapades en sa compagnie m’éloignaient des autres vices – fumer, sniffer de la colle ou épier les appas féminins – auxquels s’adonnaient les garçons de mon âge.

Ma plus grande défaite contre ‘Aïcha fut À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust.
J’ignore par quel miracle le seul exemplaire disponible est tombé entre les mains de ma rivale, ouvrage égaré qui restera comme un trou de serrure foré dans mon cœur et par lequel mes époques m’ont fui. Quelquefois, je me dis que si j’avais réussi alors à obtenir mon exemplaire de la Recherche, ma vie en aurait été entièrement changée, et que je n’aurais pas été trahi par ce qui m’a trahi. »

 

Extrait du Collier de la colombe, de la romancière saoudienne Raja Alem, traduit de l’arabe par Khaled Osman, Stock-Cosmopolite « la Noire », réédité en poche en janvier 2014 dans la collection Points (P3107)

« Les mots jaillissaient, inscrits en lettres minuscules qui s’enfuyaient à l’horizon comme une caravane de chameaux avec son chargement de bûches »

« Attendrie, Halima attrapa une épaisse liasse de feuillets et les approcha de son visage pour y humer la sueur des mains de son fils, toute sa passion frustrée, voire sa folie qui se lisait dans le tracé méandreux des caractères – depuis le premier feuillet, au sommet de la liasse, jusqu’au morceau de carton, récupéré d’un sac de ciment, sur lequel une femme enceinte, représentée des genoux jusqu’à la taille, avait été dessinée au fusain. Elle fut frappée par les cuisses exagérément arrondies et le ventre qui pointait comme une poire bien mûre. Pour Halima, illettrée, ces pages griffonnées et datées étaient une énigme insoluble, mais ça ne l’empêcha pas de les fixer dans sa mémoire : sur certaines, les mots jaillissaient, inscrits en lettres minuscules qui s’enfuyaient à l’horizon comme une caravane de chameaux avec son chargement de bûches, sur d’autres, ils baraquaient sur place en laissant des traces. Elle était perturbée par les mots qui sautillaient comme des chats en rut, se tirant par la queue, miaulant, répandant un peu partout des éclaboussures d’encre. Certains étaient ramassés dans une anfractuosité au milieu de la page, quand d’autres, au contraire, roulaient sur ses bords comme s’ils allaient en tomber, sans parler de ceux qui évoquaient des filets de pêcheur pleins de déchirures et de nœuds. Halima se rendit compte que, à travers ces papiers, elle tenait dans ses mains les entrailles de son fils […] »

 

« Le Collier de la colombe », Raja Alem, traduit de l’arabe (Arabie Saoudite) par Khaled Osman, éd. Stock-Cosmopolite noire, réédité en Points P3107

Aujourd’hui que le temps a rattrapé Ghitany…


Le grand écrivain égyptien Gamal Ghitany vient de s’éteindre au Caire, aboutissement hélas prévisible d’un coma qui durait depuis plusieurs semaines.

Si cette disparition laisse le sentiment d’une perte irréparable, elle n’efface cependant en aucun cas l’empreinte dont il a marqué le paysage littéraire et culturel égyptien. Pas plus qu’elle n’efface le souvenir de cette chaleur qu’il a su témoigner à ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de connaître l’homme derrière l’écrivain.

Le souvenir de ma première rencontre avec Ghitany donne un aperçu de la relation chaleureuse qu’il savait établir avec les gens.

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D’abord, je l’ai détesté, et puis je l’ai traduit avec passion

Lu sous la plume de Rana Hayek, un article (en arabe) paru dans le quotidien londonien al-Hayat sous le titre « D’abord, je l’ai détesté, et puis je l’ai traduit avec passion » (extraits):

« La question, posée par l’éditeur égyptien Mohammad Hashim [directeur de la remarquable maison d’édition Merit] – « Vous avez lu quelque chose de Modiano? » – m’a prise au dépourvu. Je n’avais alors pas entendu parler de cet auteur, malgré mes lectures variées en langue française. […]

J’habitais Le Caire à l’époque, tout en me rendant périodiquement à Beyrouth, où j’avais fait le plein de romans de Modiano. Je suis allée à mon deuxième rendez-vous chez l’éditeur avec un sac rempli de ses oeuvres. Je ne le supportais pas. Les livres m’étaient tombés des mains l’un après l’autre, sans que je sois arrivée à chaque fois à en dépasser la moitié. A maintes reprises, j’avais maudit Hashim et ses choix: n’avait-il trouvé personne d’autre que cet auteur austère et ennuyeux à me proposer? […].

Plonger dans l’oeuvre de Modiano n’est pas chose aisée, car il est lui-même un monde dont il n’est pas facile de franchir la porte, et un magnifique piège dans lequel on ne tombe pas sans effort.

Et pourtant.

Alors que ma traduction en arabe de son roman « Des Inconnues » a paru il y a près de 10 ans…

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je ne peux, encore aujourd’hui, prononcer son nom sans voir aussitôt m’apparaître un ciel accablé sous une nuit violette ou entendre le martèlement des sabots de chevaux terrifiés dont l’écho retentit à travers des venelles désertées. »

© Khaled Osman

 

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Lost in translation

Lu dans « Le Monde des Livres », un article de Florence Bouchy consacré à la littérature française aux Etats-Unis:

« Les Etats-Unis constituent, pour la littérature en traduction, ce que la sociologue Gisèle Sapiro nomme « un environnement hostile », [avant de détailler] les barrières culturelles et structurelles qui en font une citadelle apparemment imprenable. « Les traductions, écrit-elle, ont connu une marginalisation croissante sur ce marché depuis les années 1970. »

Elles ne représentent en effet que 2 à 4% de la production annuelle, et 1% seulement de la fiction! » [alors qu’en France, un roman sur trois est une traduction, même si « les trois quarts des romans traduits le sont de l’anglais« ].

Ce « mur d’indifférence » dénoncé par Olivier Cohen (fondateur des éditions de l’Olivier), ne peut qu’inviter à réfléchir sur la conception du monde que peuvent avoir les citoyens d’une grande puissance, formés dans un environnement où les « rêves de l’Autre » – la fiction étrangère – n’ont quasiment aucune existence

Espaces et labyrinthes

On connaissait  Vassili Golovanov depuis le saisissement éprouvé à la lecture de son chef-d’oeuvre Eloge des voyages insensés – des voyages 
au sens golovanien du terme, c’est-à-dire des déplacements à la fois à travers les territoires mais aussi les cultures, avec une attention toute particulière aux méandres de l’âme humaine, comme ici:
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‎Le renne ne supporte pas l’homme et le craint: sans doute perçoit-il que l’homme n’est ni un animal ni un oiseau, mais un Être. […]
Pourtant, dans la toundra, il est encore possible d’être témoin d’un drame authentique, bouleversant, primitif, qui vous coupe le souffle: le combat singulier du Renne et de l’Homme. Mais ce ne serait pas un drame si l’issue du combat était à cent pour cent prévisible. Oui, en principe, l’homme est plus fort que le renne. C’est lui qui détient le pouvoir de la peur et il s’en sert, comme d’une arme que le renne ne possède pas. Mais il arrive que le renne domine sa peur, et l’on assiste alors à un drame d’un autre ordre: celui du triomphe de la liberté.
J’ai vu le Renne vaincre l’Homme. Seul parmi les cinq mille bêtes parquées dans l’enclos, un renne marchait droit sur l’Être, droit sur le mur de la peur fait de fil de fer, d’insupportables odeurs de corps en sueur, de tabac, d’essence, de peinture et de sang de renne. D’un coup impitoyable et violent, il a fait tomber ce mur.
On a trop parlé de liberté au cours de ces deux derniers siècles. Des modèles politiques de liberté s’élèvent partout dans le monde, effrayantes constructions métalliques, évoquant parfois des cages rouillées.
Depuis que j’ai vu ce renne, je pense que la liberté ne signifie qu’une chose: la victoire sur la peur.
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On retrouve avec bonheur Golovanov dans Espaces et Labyrinthes, qui n’est pas un roman mais plutôt la relation de plusieurs « voyages » extraordinaires. Le premier nous conduit à la source de la Volga, source dont l’emplacement – et l’existence même – a fait l’objet de conjectures et de controverses parmi les géographes, au point qu’elle est devenue une sorte de Graal attirant toutes sortes de curieux, aventuriers ou simples  visiteurs.

Outre les très beaux développements sur ce lieu mythique qu’un homme s’attache à protéger en en conservant la clef par devers lui, on lira avec émotion un dialogue où est abordée, en peu de mots, la question de l’exil – plus particulièrement de ce sentiment ambivalent d’amour-haine qu’on peut porter à sa patrie:

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La fillette devint Tania Chtcherbina, elle vécut des vies diverses, à l’étranger, à Paris… Et un beau jour, elle revint à Moscou pour accompagner un groupe de ses nouveaux compatriotes, des Français venus faire une croisière sur la Volga.
– Nous suivions le même itinéraire, nous nous arrêtions dans les mêmes villes. Ces villes dont je me souvenais comme de celles d’un conte, je n’en reconnaissais rien. Et ce que je voyais était effrayant. A Ouglitch, sur le quai, des femmes soûles […] se bousculaient, se battaient: « Où tu vas comme ça, sale pute? » Les maisons… délabrées n’est pas le mot juste, vétustes non plus: mortes. J’étais transie d’effroi, un effroi véritable, je ne savais comment échapper à ce cauchemar. Mais, c’est étrange, juste après ce voyage, j’ai brusquement décidé de rentrer en Russie. Pour toujours.
– Pourquoi? demandai-je. […]
– Partout, il y a du bien et du mal. Mais contre le mal d’ici, nous avons développé notre propre système immunitaire. Alors que là-bas, il y a des choses auxquelles je ne m’habituerai jamais.
J’ai entendu cela des centaines de fois, sans jamais vraiment comprendre de quoi il était question.
– Je vais vous dire, intervint Tiagny-Riadno qui en avait assez d’écouter nos fadaises. A mon avis, vraiment, vous exagérez.
– Nous édulcorons.

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Le second récit est un voyage plus littéraire dans l’oeuvre du poète Khlebnikov, où on peut lire ceci:

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‎Bien des grands artistes ont éprouvé cet attrait de l’ailleurs [la mystique soufie] et ces coïncidences n’auraient rien de surprenant si Khlebnikov […] avait pu lire la poésie persane dans l’original. Mais nous savons qu’il ne maîtrisait pas cette langue et que les textes de poésie classique traduits à l’époque en russe […] se comptaient sur les doigts de la main.
Or, l’attraction magnétique de l’Orient sur le poète était si forte qu’on pourrait croire qu’il avait lu non seulement tout ce qui fut traduit plusieurs décennies après sa mort, mais […] qu’il a eu accès à des ouvrages qui non seulement n’avaient pas encore été traduits en russe, mais n’avaient pas encore été écrits: leurs auteurs n’avaient même pas encore commencé leurs recherches. »
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Que celui d’entre vous qui n’a jamais été influencé par des textes qu’il ne pouvait matériellement connaître me jette la première pierre…

 

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© Khaled Osman
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N.B.: Les textes cités sont extraits de Eloge des voyages insensés et de Espaces et labyrinthes, de Vassili Golovanov, tous deux publiés aux éditions Verdier et (remarquablement) traduits du russe par Hélène Châtelain.

Nous prendrait-on pour des mal-comprenants?

Sous ce titre (que les nostalgiques de Coluche auront con-pris), une légère pointe d’agacement.

Le nouveau film de Radu Mihaileanu, Le Concert, à partir d’un scénario magnifique, nous offre deux heures de très beau spectacle où alternent rire et larmes, finesse et outrance, cruauté et délicatesse. L’argument  est le suivant:

A l’époque de Brejnev, Andrei Filipov était le plus grand chef d’orchestre d’Union soviétique et dirigeait le célèbre Orchestre du Bolchoï. Mais après avoir refusé de se séparer de ses musiciens juifs, dont son meilleur ami Sacha, il a été licencié en pleine gloire. Trente ans plus tard, il travaille toujours au Bolchoï mais… comme homme de ménage.
Un soir, alors qu’Andrei est resté très tard pour astiquer le bureau du maître des lieux, il tombe sur un fax adressé au directeur : il s’agit d’une invitation du Théâtre du Châtelet conviant l’orchestre du Bolchoï à venir jouer à Paris… Soudain, Andrei a une idée de folie : pourquoi ne pas réunir ses anciens copains musiciens, qui vivent aujourd’hui de petits boulots, et les emmener à Paris, en les faisant passer pour le Bolchoï ? L’occasion tant attendue de prendre enfin leur revanche…

C’est donc un film formidable qu’il faut voir toutes affaires cessantes. Mais je ne suis pas là (que) pour vous parler toiles….

Pour mettre en oeuvre la folle idée qui a germé dans leur esprit, Andrei et Sacha recrutent Ivan « KGB » Gavrilov, pourtant détestable apparatchik, pour une raison très précise: sa maîtrise supposée du français (   « Il parle le français mieux que Molière » )  va lui permettre de « manager » le fameux concert et de  traiter avec le théâtre du Chatelet.

Or, et c’est un des ressorts comiques particulièrement efficaces du film, le français que parle Gavrilov (ainsi que tous les protagonistes russes) est délicieusement suranné et caricaturalement compassé, c’est un français appris une trentaine d’années plus tôt dans les classiques et restitué tant bien que mal.

Quelques exemples, exclusivement tirés de la bande-annonce (si vous en voulez plus, allez voir le film!):

Le fameux Gavrilov, donc, s’adressant au directeur du Châtelet:

« J’aimerrais m’entrrretenirrr corrrrdialement avec Monsieur Douplessiss. Pouvez-vous m’intrrrroduire, s’il vous sied? »

ou bien Andreï Filipov, rencontrant pour la première fois la soliste qu’il a choisie:

« Je vous baise… chaleurrreusement ».

Outre leur effet comique, ces décalages linguistiques sont particulièrement bien vus, le français enseigné à l’étranger étant souvent quelque peu livresque et figé dans une certaine époque, de sorte qu’il n’a pas « profité » des évolutions de la langue contemporaine. En plus du décalage temporel, il y a aussi le fait que le français est généralement perçu par les étrangers comme une langue élégante et aristocratique. Rappelons que le français était la langue de la haute société russe (et de nombreuses cours monarchiques), et que parler le français continue dans beaucoup de pays – jusque sur les plages huppées d’Alexandrie par exemple – de faire très chic. Pour atteindre l’effet désiré, les locuteurs étrangers ont donc quelquefois eux-mêmes tendance à en rajouter, à en faire « un peu trop ».

Dans le cas présent, ce n’est pas seulement le décalage lexical qui crée la « bizarrerie », mais aussi l’accent des protagonistes russes lorsqu’il s’expriment avec leurs « r » amoureusement roulés et leurs « chtch » suavement chuintés. D’aucuns, dont je ne suis pas, appelleraient ça  « un accent à couper au couteau ». D’autres, dont je suis encore moins, ajouteraient: « Les Russes, quand y en a un, y a pas de problème, c’est quand… »

Arrivé à ce stade, le lecteur de ce billet, peinant à contenir sa curiosité, se demande fébrilement d’où vient l’agacement annoncé dans mes premières lignes… Pour ne pas le laisser plus longtemps sur des charbons ardents, j’en arrive au fait.

L’agacement vient de ce que quelqu’un (le producteur, le distributeur, n’importe qui), quelque part, peut-être dans un moment d’ébriété, a décidé que les protagonistes russes parlant français devaient être sous-titrés en français. Oui, vous avez bien lu: sous-titrés de français en français.

Est-ce parce que leur français est, comme nous l’avons vu, quelque peu suranné? Sans doute pas, puisque les sous-titres se contentent de transcrire à l’identique les propos des personnages, sans – Dieu merci, car ç’eût été encore pire – les traduire en français moderne.

Non, si leurs propos sont sous-titrés, c’est juste pour décrypter ce qu’ils articulent,  supposé  inintelligible  en raison de leur accent.  Jusqu’ici, cette pratique (de m….) nous avait été épargnée au cinéma, elle était réservée… à la télévision. Celle-ci a en effet pris depuis quelques années la stupide habitude de sous-titrer stupidement dès lors que le locuteur ne parle pas le français comme un résident des beaux quartiers parisiens. Ainsi  se retrouvent pêle-mêle stigmatisés… euh sous-titrés: les provinciaux, les banlieusards, les pauvres en général, les Français un peu colorés des Antilles ou de la Réunion, ou encore les immigrés (surtout s’ils viennent du Sud ou de l’Est – l’accent anglais, par exemple, pas nécessairement plus facile à décrypter, étant curieusement dispensé de sous-titrage).

Cette pratique manifeste en réalité un double mépris:

– mépris à l’égard du locuteur, c’est une manière de dire: « toi mon gars, on comprend rien à ce que tu dis. » S’il est français, ça conduit à l’exclure un peu plus en soulignant qu’il appartient à l’une des catégories sus-énumérées. S’il s’agit d’un étranger, il doit se demander à quoi lui sert de s’être « décarcassé » à apprendre notre langue, puisqu’il se retrouve à l’arrivée tout autant sous-titré que s’il s’était exprimé dans la sienne.

– mépris à l’égard du récepteur, soit qu’on le considère comme incapable de  faire l’effort de compréhension minimal requis, soit qu’on ne veuille pas épuiser son « temps de cerveau disponible » pour autre chose que ce qu’on en attend ultimement, à savoir la compréhension des seuls messages publicitaires.

En plus d’être infamante, cette pratique est dangereuse à terme, puisque la compréhension des propos teintés d’accent est essentiellement affaire d’exercice (de l’oreille) et d’habitude. La facilité offerte par les sous-titres rendra donc toute compréhension future encore plus difficile.

En d’autres termes, les mal-comprenants vont devenir… encore plus mal-comprenants (je ne sous-titre pas).

© Khaled Osman

Traduit de l’allemand (Japon)

Cette mention n’est pas une boutade ni une coquille. Elle figure sur la couverture du nouveau livre de Yoko Tawada, romancière  japonaise aujourd’hui installée en Allemagne, intitulé Le Voyage à Bordeaux (Editions Verdier, 2009, traduit par Bernard Banoun). Bien que continuant à publier en japonais, Yoko Tawada a écrit ce livre ainsi que plusieurs autres en allemand. Les questions de langue ne relèvent pas seulement du contexte d’écriture, elles sont au coeur du roman, comme l’indique le résumé ci-dessous:

Dans ce nouveau roman, elle s’invente un double, Yuna, Japonaise venue comme elle étudier en Allemagne et résidant à Hambourg. Yuna souhaite changer d’horizon : son amie Renée lui propose de se rendre à Bordeaux pour y apprendre le français en logeant dans la maison laissée vacante par son beau-frère, Maurice. Accueillie par celui-ci, Yuna découvre Bordeaux, mais parcourt surtout au fil des pages le labyrinthe de ses souvenirs faits de multiples rencontres, d’amitiés durables ou éphémères. Sur son carnet, les idéogrammes de sa langue maternelle lui servent encore de fragile aide-mémoire. À la Piscine Judaïque de Bordeaux, Yuna perdra le dictionnaire allemand-français qu’elle avait emporté avec elle, emblème des repères incertains qui permettent le passage d’un monde à l’autre. Car ce voyage est pour l’héroïne un itinéraire initiatique, une mise à l’épreuve, et pour Yoko Tawada une manière de renouveler et de subvertir la tradition du roman d’apprentissage.

Yoko Tawada, par le biais de son double, ne cesse en effet de commenter son rapport à la langue, à l’apprentissage des mots, à leur sonorité comparée dans les différents idiomes, etc. Par ailleurs, la mise en page, très belle,  reproduit une série d’idéogrammes qui sont intégrés à l’histoire.

La mention « traduit de l’allemand (Japon) »  invite,  au-delà même de ce projet particulier, à d’autres réflexions.

Remarquons tout d’abord qu’on s’est habitué depuis une vingtaine d’années à préciser le pays auquel est rattachée la langue d’écriture. On a vu ainsi fleurir les livres traduits par exemple de l’anglais (Australie) ou de l’allemand (Autriche), parfois jusqu’à l’absurde.

L’exemple de l’arabe est également intéressant. Autrefois, un livre écrit dans cette langue était simplement « traduit de l’arabe », et cette mention semblait suffisante. Elle l’était d’autant plus que l’arabe littéraire est une langue relativement homogène d’un pays à l’autre, contrairement à l’arabe parlé qui, lui, se décline en une multitude de « patois » différents, d’autant plus différents qu’ils sont éloignés géographiquement. Ainsi, l’arabe parlé au Maroc est-il à ce point différent de celui parlé au Soudan ou au Yemen que des locuteurs de ces pays s’exprimant en pur patois risquent fort de ne pas se comprendre.  Pourtant, la pratique s’est aujourd’hui installée de préciser quasi-systématiquement le pays d’origine. En fait, cette précision n’est justifiée que pour ceux de ces romans qui sont partiellement (au moins dans les dialogues) ou complètement écrits en arabe dialectal.  Pour des livres entièrement écrits en arabe littéraire (y compris, par convention, dans les dialogues), la précision ne s’imposerait pas, du moins linguistiquement.

Cette réflexion vaudrait probablement aussi pour beaucoup d’autres langues. Seuls devraient porter ladite mention les livres traduits d’une langue dont la déclinaison dans ledit pays est tellement spécifique qu’elle pourrait presque être considérée comme une langue différente.  Pourtant, la mention continue d’être portée sur la quasi-totalité des livres. A cela, il y a peut-être une raison pratique: les éditeurs y voient le moyen pour le lecteur de « situer » immédiatement l’ouvrage. En lisant sur la couverture « traduit de l’anglais (Inde) » ou « traduit de l’espagnol (Argentine) », on connaît immédiatement la provenance – du moins linguistique – du texte, ce que le seul nom de l’auteur, particulièrement s’il n’a pas encore de notoriété, ne suffirait pas toujours à établir.

Ajoutons que cette pratique semble être relativement hexagonale. Sauf erreur, les anglo-saxons traduisant par exemple un auteur belge francophone n’ont pas pour habitude d’indiquer « translated from the French (Belgium) ».  Pourquoi dans ce cas ne pas mentionner pour les traductions en d’autres langues de Zola ou de Balzac  « traduit du français (France) »? Le mentionner est absurde, mais s’abstenir alors qu’on le fait pour tous les autres français parlés ailleurs n’instaure-t-il pas une sorte de hiérarchie, comme si le français de France était le seul véritable français et, à ce titre, le seul qui mérite d’être dispensé de toute mention? Les Suisses ou les Québecquois ne seraient-ils pas fondés à protester?

Mais poussons plus loin le parallèle; comment réagirait-on si la traduction en anglais du Nedjma de Kateb Yacine indiquait « translated from the French (Algeria) »? La seule précision qui s’impose,  s’agissant de Nedjma, est que ce livre est écrit dans un français… magnifique. Bien sûr, le roman exsude l’algérianité par tous les pores – à tel point qu’on a pu le considérer comme emblématique d’une certaine expression algérienne -, mais c’est moins la syntaxe ou le lexique qui sont ainsi teintés que la construction du roman et l’univers mental des personnages. A l’inverse, une traduction d’Alain Mabanckou dans une autre langue gagnerait sans doute à préciser qu’il s’agit d’un français d’Afrique ou du Congo, tant sa langue est marquée par les particularismes linguistiques de cette région (sans parler du fait que Mabanckou vit dans la partie anglophone du Canada… mais bon, on va pas compliquer, hein!)

Si nous  revenons, pour finir, à l’exemple du « traduit de l’allemand (Japon) », ne serait-ce pas l’occasion de lâcher la bride à l’imagination pour envisager les réconciliations les plus insolites:  traduit du kurde (Turquie), du persan (Etats-Unis), de l’hébreu (Palestine)  ou de l’américain (Cuba)? Ce serait en tout cas une façon de montrer que les langues, elles, ne sont pas en guerre…

© Khaled Osman