Suite de notre duel critique à propos de « Boussole », de Mathias Énard

La semaine dernière, nous avions ouvert nos colonnes à Khaled Osman, qui avait donné son point de vue sur le roman, tout en réfutant la critique enthousiaste de son confrère Osman Khaled. Apparemment, celui-ci a pris ombrage du fait que nous n’ayons reflété ses opinions que « passées au prisme caricatural » de son confrère. Il nous a donc demandé d’insérer le droit de réponse suivant, requête à laquelle nous accédons bien volontiers:

« Je regrette que la revue qui m’emploie, non contente de ne pas publier ma critique, ait laissé mon honorable (pfff!) confrère Khaled Osman déformer outrageusement mes propos, afin de mieux les ridiculiser aux yeux de nos lecteurs.  Lire la suite

« ‘Aïcha était mon imbattable concurrente. »

« Deux décennies durant, mon temps a été accaparé par cette rivalité souterraine qui nous opposait (et dont elle n’avait peut-être pas conscience elle-même). Elle dépêchait ses sœurs à la librairie al-Salam pour acheter les livres avant moi et pour exhumer des titres qu’il ne me serait jamais venu à l’esprit d’acquérir ; ses emplettes étaient aussitôt emballées dans des sacs pour être introduites dans la maison au nez et à la barbe du père professeur. Celui-ci nous avait mis en garde contre les livres qui, selon lui, font proliférer des fourmis blanches dans le cerveau… ‘Aïcha, qui était myope, lui subtilisait sa bougie pour lire dans son lit, une fois que toute la maisonnée était couchée.

Je pensais sans cesse à elle en train de lire dans sa maison de béton semblable à une cocotte-minute, tandis que moi, installé sur notre terrasse de terre battue à la lueur des réverbères municipaux, j’essayais de lui damer le pion en dévorant un livre entier en une nuit ! Quand elle devait se cacher de son père et de sa mère, je pouvais, moi l’orphelin autoproclamé, lire tranquillement et tomber amoureux de tout ce qui était écrit. Il faut dire que ma mère Halima était convaincue que j’étais possédé par une goule de papier, et que mes escapades en sa compagnie m’éloignaient des autres vices – fumer, sniffer de la colle ou épier les appas féminins – auxquels s’adonnaient les garçons de mon âge.

Ma plus grande défaite contre ‘Aïcha fut À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust.
J’ignore par quel miracle le seul exemplaire disponible est tombé entre les mains de ma rivale, ouvrage égaré qui restera comme un trou de serrure foré dans mon cœur et par lequel mes époques m’ont fui. Quelquefois, je me dis que si j’avais réussi alors à obtenir mon exemplaire de la Recherche, ma vie en aurait été entièrement changée, et que je n’aurais pas été trahi par ce qui m’a trahi. »

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Extrait du Collier de la colombe, de la romancière saoudienne Raja Alem, traduit de l’arabe par Khaled Osman, Stock-Cosmopolite « la Noire », réédité en poche en janvier 2014 dans la collection Points (P3107)

« Les mots jaillissaient, inscrits en lettres minuscules qui s’enfuyaient à l’horizon comme une caravane de chameaux avec son chargement de bûches »

« Attendrie, Halima attrapa une épaisse liasse de feuillets et les approcha de son visage pour y humer la sueur des mains de son fils, toute sa passion frustrée, voire sa folie qui se lisait dans le tracé méandreux des caractères – depuis le premier feuillet, au sommet de la liasse, jusqu’au morceau de carton, récupéré d’un sac de ciment, sur lequel une femme enceinte, représentée des genoux jusqu’à la taille, avait été dessinée au fusain. Elle fut frappée par les cuisses exagérément arrondies et le ventre qui pointait comme une poire bien mûre. Pour Halima, illettrée, ces pages griffonnées et datées étaient une énigme insoluble, mais ça ne l’empêcha pas de les fixer dans sa mémoire : sur certaines, les mots jaillissaient, inscrits en lettres minuscules qui s’enfuyaient à l’horizon comme une caravane de chameaux avec son chargement de bûches, sur d’autres, ils baraquaient sur place en laissant des traces. Elle était perturbée par les mots qui sautillaient comme des chats en rut, se tirant par la queue, miaulant, répandant un peu partout des éclaboussures d’encre. Certains étaient ramassés dans une anfractuosité au milieu de la page, quand d’autres, au contraire, roulaient sur ses bords comme s’ils allaient en tomber, sans parler de ceux qui évoquaient des filets de pêcheur pleins de déchirures et de nœuds. Halima se rendit compte que, à travers ces papiers, elle tenait dans ses mains les entrailles de son fils […] »

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« Le Collier de la colombe », Raja Alem, traduit de l’arabe (Arabie Saoudite) par Khaled Osman, éd. Stock-Cosmopolite noire, réédité en Points P3107

Duel critique à propos de « Boussole », de Mathias Énard

A propos de Boussole, de Mathias Énard, nous ouvrons aujourd’hui nos colonnes à deux de nos chroniqueurs qui ont sur ce roman des avis divergents, voire franchement opposés. 

Faute de place et sachant qu’il y fait de larges citations de la recension de son confrère, nous n’avons fait figurer ici que la critique de Khaled Osman, en espérant que notre collaborateur Osman Khaled ne nous en voudra pas.


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« J’ai lu la recension de Boussole par mon estimé confrère Osman Khaled, et, bien que souvent d’accord avec lui, je dois vous dire qu’il s’est cette fois-ci fourvoyé dans les grandes largeurs.

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2084: et sans ça, l’islam du futur, c’est comment?

L’impression qui domine après la lecture de 2084, le dernier roman de Boualem Sansal, est celle d’un énorme malentendu, d’un hiatus entre le contenu véritable du livre (ce qu’il donne réellement à lire) et son contenu annoncé (une description d’un monde dans lequel un islam totalitaire aurait triomphé).

La récupération idéologique à laquelle il se prête si facilement fait qu’il Lire la suite

Aujourd’hui que le temps a rattrapé Ghitany…


Le grand écrivain égyptien Gamal Ghitany vient de s’éteindre au Caire, aboutissement hélas prévisible d’un coma qui durait depuis plusieurs semaines.

Si cette disparition laisse le sentiment d’une perte irréparable, elle n’efface cependant en aucun cas l’empreinte dont il a marqué le paysage littéraire et culturel égyptien. Pas plus qu’elle n’efface le souvenir de cette chaleur qu’il a su témoigner à ceux qui, comme moi, ont eu le privilège de connaître l’homme derrière l’écrivain.

Le souvenir de ma première rencontre avec Ghitany donne 

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Femme interdite

« A la maison, nous n’avions ni lecteur de cassettes ni poste de télévision. Mon père possédait une vieille radio russe, sur laquelle il suivait deux stations, pas une de plus.

«D’un côté Ici Londres, de l’autre Radio du saint Coran, émettant en direct de La Mekke… quelle blague! Utiliser une radio fabriquée au pays de Bolchéviks… au pays de l’immense Vladimir Ilitch Lénine… pour relayer une station impérialiste et une autre réactionnaire!» Nous entendions souvent [notre frère] Raqib ressasser ce genre de sarcasmes – en l’absence de mon père, bien sûr. […]
Quand ma camarade de classe a discrètement glissé une cassette vidéo dans mon cartable, je n’ai pas osé lui dire: Nous n’avons ni magnétoscope ni téléviseur.
Le lendemain, je n’ai pas répondu à sa question murmurée: «Alors, tu as aimé ma cassette culturelle? On dirait que oui, puisque tu ne me l’as pas rapportée…» Je me suis contentée de sourire et de hocher la tête pour signifier que j’allais assurément la lui rendre.
De retour à la maison, j’ai dit à [ma soeur aînée] Loula: «Ma copine m’a prêté une vidéo culturelle et je ne sais pas comment la visionner.» Après m’avoir considérée avec effroi, elle m’a attrapée par le bras pour me traîner jusqu’à la cuisine: «Quoi quoi quoi? Qu’est-ce que tu dis… parle moins fort! Serais-tu devenue folle, la microbe?»
Je ne comprenais pas: pourquoi tant d’affolement et de terreur? Dans un chuchotement furieux, elle a expliqué: «Le père nous a interdit la télévision parce qu’il ne veut pas qu’on y voie des hommes, et toi tu voudrais regarder une vidéo culturelle à la maison !» Elle ne se calmait toujours pas; d’une voix un peu plus forte, elle a poursuivi:
«Le père a dit que si on voit des hommes à la télévision ou qu’on les écoute, c’est pareil que si on s’isolait avec un étranger à notre cercle, c’est prohibé par notre religion, alors que toi… toi…
— Bon, alors comment je dois faire? Ma copine n’arrête pas de me demander: Alors, tu as vu le film? Il est bien? Je ne sais pas quoi lui dire…. Faut-il que je le lui rende?
— Mais… tu ne m’as pas dit que c’était un film culturel?
Sans même attendre la réponse, elle a enchaîné. Dis-lui: Je l’ai vu et il m’a bien plu. En fait, il ressemble à tous ces films culturels: charivari en veux-tu en voilà.»
J’ai secoué la tête et levé les mains en signe d’incompréhension.
« Tu connais pas le charivari? Ça veut dire désapages, suçons, léchouilles et pénétrations à tout va. Un gars occupé à monter une nana, ou une gonzesse accroupie qui fait l’ascenseur au-dessus d’un mec.
— Oh là là, mais qu’est-ce que tu racontes… C’est vraiment ça, qu’il y a dans ces vidéos?
— Dis-donc, la microbe, après tout ce temps, tu ne sais toujours pas ce que c’est, les films culturels?»
Le rire bruyant qu’elle a lâché a un peu dissipé mon trouble. Là-dessus, elle a ajouté: «Tu lui rends sa cassette et moi, à la première occasion, je t’emmène chez une de mes copines voir un de ces films-là, comme ça tu sauras enfin ce que c’est, le charivari.» »

Extrait de « Femme interdite » (Horma), roman de Ali Al-Muqri (écrivain dont certains lecteurs avaient déjà apprécié le roman précédent, « Le beau Juif »), paru le 5 mars 2015 aux éditions Liana Levi, traduit de l’arabe (Yémen) par Khaled Osman

Que fait-on quand on ne peut ni partir ni rentrer?

« Rentrer après toutes ces années était une mauvaise idée, ai-je pensé subitement. Ma famille avait quitté le pays trente-trois ans plus tôt, en 1979. Telle était la faille qui séparait l’homme du garçon de huit ans que j’étais quand ma famille est partie. L’avion allait franchir ce gouffre. Ce genre de voyages est toujours à hauts risques. Celui-ci risquait de me priver d’un talent que je me suis donné beaucoup de peine à cultiver: l’art de vivre éloigné des lieux et des gens que j’aime.

Joseph Brodsky avait raison, et aussi Nabokov et Conrad: des artistes qui n’étaient jamais rentrés. Chacun avait essayé, à sa manière, de se guérir de son pays. Ce que vous avez laissé derrière vous s’est dissous. Retournez-y et vous vous trouverez confronté à l’absence [des êtres aimés] et au sentiment que ce que vous aviez chéri est à présent défiguré.

Mais Dimitri Chostakovitch, Boris Pasternak et Naguib Mahfouz avaient eux aussi raison. Ne quittez jamais votre patrie. Car si vous partez, le lien qui vous unit à votre source sera irrémédiablement tranché. Vous serez comme un tronc d’arbre mort: desséché et creux.
Bon, mais que fait-on quand on ne peut ni partir ni rentrer? »

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Extrait (traduit de l’anglais par mes soins) d’un texte de Hisham Matar intitulé Le retour (Lettre de Libye), paru en avril 2013 dans le New Yorker.

© Khaled Osman

D’abord, je l’ai détesté, et puis je l’ai traduit avec passion

Lu sous la plume de Rana Hayek, un article (en arabe) paru dans le quotidien londonien al-Hayat sous le titre « D’abord, je l’ai détesté, et puis je l’ai traduit avec passion » (extraits):

« La question, posée par l’éditeur égyptien Mohammad Hashim [directeur de la remarquable maison d’édition Merit] – « Vous avez lu quelque chose de Modiano? » – m’a prise au dépourvu. Je n’avais alors pas entendu parler de cet auteur, malgré mes lectures variées en langue française. […]

J’habitais Le Caire à l’époque, tout en me rendant périodiquement à Beyrouth, où j’avais fait le plein de romans de Modiano. Je suis allée à mon deuxième rendez-vous chez l’éditeur avec un sac rempli de ses oeuvres. Je ne le supportais pas. Les livres m’étaient tombés des mains l’un après l’autre, sans que je sois arrivée à chaque fois à en dépasser la moitié. A maintes reprises, j’avais maudit Hashim et ses choix: n’avait-il trouvé personne d’autre que cet auteur austère et ennuyeux à me proposer? […].

Plonger dans l’oeuvre de Modiano n’est pas chose aisée, car il est lui-même un monde dont il n’est pas facile de franchir la porte, et un magnifique piège dans lequel on ne tombe pas sans effort.

Et pourtant.

Alors que ma traduction en arabe de son roman « Des Inconnues » a paru il y a près de 10 ans…

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je ne peux, encore aujourd’hui, prononcer son nom sans voir aussitôt m’apparaître un ciel accablé sous une nuit violette ou entendre le martèlement des sabots de chevaux terrifiés dont l’écho retentit à travers des venelles désertées. »

© Khaled Osman

 

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Le quatrième Mur

L’argument du roman de Sorj Chalandon, Le quatrième Mur (Grasset), est magnifique: au cours des années 1970, Georges, militant de la gauche pro-palestinienne et épris de théâtre, a noué une amitié pétrie d’admiration avec Samuel Akounis, un metteur en scène grec (Juif de Salonique réfugié en France après la répression des étudiants contestataires par la dictature des Colonels) qui milite avec lui dans le Mouvement. Aussi n’a-t-il d’autre choix, lorsqu’un Samuel très malade le supplie de porter à sa place le projet qu’il s’était mis en tête de réaliser, que d’accepter. Projet d’une ambition folle, puisqu’il s’agit de monter l’Antigone d’Anouilh dans un Beyrouth déchiré par la guerre, et d’autant plus insensé que la troupe sera composée d’acteurs et d’actrices issus des différentes communautés – ils devront s’arracher au conflit qui les oppose et faire taire les armes le temps de la représentation…

 

Ayant beaucoup aimé les opus « irlandais » de Sorj Chalandon (Mon Traître et Retour à Killybegs), je craignais un peu que l’auteur ne s’enlise dans la complexité du Beyrouth déroutant du début des années 1980. Mais il n’en est rien: on est littéralement happé par la force de cette histoire peu banale où se mêlent l’amitié, la passion du théâtre, le sens de l’engagement…
Tout comme il avait choisi de narrer l’aventure irlandaise par la bouche d’un modeste luthier, l’auteur nous met cette fois dans la peau d’un petit « théâtreux de patronage » soudain propulsé dans une ville qui est elle-même un théâtre… d’opérations.

Si Sorj Chalandon choisit des narrateurs modestes, il s’autorise toutes les audaces quant à la langue, émaillée de trouvailles (parfois très heureuses, parfois moins, mais enfin, il a le mérite de chercher), et surtout quant aux thèmes choisis…

Le rôle d’Antigone a été confié à la fougueuse Imane, une Palestinienne des camps, superbe personnage de femme décidée à s’investir corps et âme dans la pièce.

Lorsque la folie meurtrière s’abat sur les camps, on se demande ce que l’auteur va bien pouvoir en faire – peut-on encore écrire sur ce sujet après Quatre heures à Chatila, le magnifique texte de Genet paru à l’époque dans la (hélas défunte depuis) Revue d’Etudes Palestiniennes?
Et pourtant, Sorj Chalandon y va, nous livrant des pages féroces et hallucinées qui sont sans aucun doute parmi les plus fortes du roman…

© Khaled Osman

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Le quatrième mur, Sorj Chalandon, éd. Grasset, 2013