« La couleur différente que ‘Lolita’ donnait à Téhéran… »

« À l’automne 1995, après avoir démissionné de l’université, j’ai décidé de me faire plaisir et de réaliser un rêve. J’ai choisi sept de mes étudiantes, parmi les meilleures et les plus impliquées, et je les ai invitées à venir chez moi tous les jeudis matin pour parler littérature. Sept femmes: nous allions analyser d’inoffensives fictions […]
Le séminaire avait pour thème les rapports de la fiction et de la réalité. Nous lisions les classiques persans, comme les Mille et Une Nuits de Schéhérazade, notre dame de la fiction, et ceux de la littérature occidentale, Orgueil et préjugés, Madame Bovary, Daisy Miller, L’Hiver du doyen et, bien sûr, Lolita. Et tandis que j’écris le titre de chacun de ces livres, les souvenirs entrent en tournoyant avec le vent et troublent le calme de ce jour d’automne dans une autre maison, de l’autre côté des mers.
Ici et Ici et maintenant, au sein de cet autre monde auquel nos discussions se référaient souvent, je m’assieds et je m’imagine avec mes étudiantes, en train de lire Lolita dans une pièce trompeusement ensoleillée, à Téhéran.
[…]
Mais pour reprendre les mots d’Humbert Humbert, le poète et criminel héros de Lolita, j’ai besoin que toi, lecteur, tu nous imagines, car autrement nous n’existerons pas. Contre la tyrannie du temps et de la politique, imagine-nous comme nous-mêmes nous n’osions pas le faire: dans nos instants les plus intimes, les plus secrets, dans les circonstances de la vie les plus extraordinairement ordinaires, en train d’écouter de la musique, de tomber amoureuses, de descendre une rue ombragée, ou de lire Lolita à Téhéran sous la révolution. Et imagine-nous ensuite quand tout cela nous fut enlevé, interdit, arraché.

Si je parle de Nabokov aujourd’hui, c’est pour que l’on se souvienne que nous avons lu Nabokov à Téhéran, envers et contre tout. De tous ses romans, j’ai choisi celui que j’ai fait étudier à mes élèves en dernier, et auquel tant de souvenirs se rattachent. C’est sur Lolita que je veux écrire, mais, pour l’instant, je ne peux le faire sans parler de Téhéran. Ceci est donc l’histoire de Lolita à Téhéran, de la couleur différente que Lolita donnait à Téhéran, et de la lumière que Téhéran apportait au livre de Nabokov et qui en faisait cette Lolita-là, notre Lolita. »
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Montage tiré des premières pages de Lire Lolita à Téhéran, de Azar Nafisi, traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas, disponible en poche 10/18.

Le dernier Sansal: un train qui roule à vide…

J’ai donc lu Le train d’Erlingen, le nouveau roman de Boualem Sansal paru à la rentrée 2018 chez Gallimard.

Cela fait quelques jours que je l’ai terminé, et j’avoue que j’ai longuement hésité sur la manière adéquate d’en parler. C’est un livre que j’aurais aimé aimer, mais qui Lire la suite

On a une mauvaise nouvelle à t’annoncer Malan…

« Je me dis qu’on pourrait appeler Malan.
Miguelinho avait acquiescé en pensant à leur copain perdu tout là-bas dans le froid, quelque part au beau milieu d’une banlieue parisienne.
Vas-y toi, tu veux pas. Appelle-le toi.
Couto avait pris le téléphone et cherché dans le répertoire le numéro. La ligne avait sonné.

On a une mauvaise nouvelle à t’annoncer Malan.
Pauvre Malan qu’ils allaient plomber, il  le savait.
[…]
Miguelinho c’est toi.
Couto avait ri d’entendre Malan par-delà les milliers de kilomètres, de pouvoir l’imaginer quelque part dans sa ville là-bas, au milieu des immeubles parisiens et du goudron et des cafés à grandes vitrines et petites tables rondes cerclées de fer.  Il avait posé le téléphone et l’avait mis sur haut-parleur, que Miguelinho puisse écouter aussi. Le son était passablement dégueulasse, mais on entendait.
C’est pas Miguelinho, c’est Couto. On est tous les deux sur la terrasse, on pense à toi, t’es où gros naze.
Au foyer, avait dit Malan. Avec des copains. On boit du thé.
Il fait froid je parie. Vas-y t’as combien de kilos de manteaux sur les épaules là, raconte.
Malan avait ri.
Ah les gars je me calerais bien dans une chaise avec vous. C’est pas trop la foire avec les élections, ça va. Je lis les infos sur internet, ça a pas l’air d’aller fort.
Ça va t’inquiète
Vous gérez.
On gère.
Nom de Dieu c’est bon de vous entendre.
Couto avait hésité.
On a une mauvaise nouvelle à t’annoncer Malan.
La voix au bout du fil s’était tue. Ils l’auraient presque entendue se recroqueviller, se crisper par réflexe dans l’attente du coup. Pauvre Malan, pauvres émigrés tous, qu’on n’appelait que pour leur annoncer des décès, des coups d’État, des accidents. »

 

Extrait du roman Les grands, Sylvain Prudhomme, Gallimard 2014 et poche Folio 2016. Cet ouvrage avait été notamment récompensé par le Prix littéraire de la Porte dorée 2015.

Sur Fanon

« La première fois que j’ai croisé le nom de Fanon, c’était dans la préface à la traduction française d’un roman palestinien…

Sous le titre Des Hommes dans le soleil, les éditions Sindbad avaient réuni trois nouvelles du grand écrivain palestinien Ghassan Kanafani, présentées et traduites par Michel Seurat. Dans sa préface, ce dernier évoquait notamment le dilemme de Hamed, le personnage de la deuxième nouvelle, L’horloge et le désert. Parti à Amman pour «ne pas avoir à affronter la réalité qui s’annonce» et tandis qu’il traverse un désert aride et hostile, il tombe soudain nez à nez avec celui qui est son oppresseur – un soldat israélien égaré –, et ressent brusquement la nécessité de se battre contre cette même réalité qu’il a fuie. Commentant ce revirement d’attitude, Seurat écrivait : «L’importance de cette rupture avait été perçue par Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre, à propos de la Révolution algérienne.» A l’appui de cette affirmation, il citait le passage suivant: «Après des années d’irréalisme, après s’être vautré dans les fantasmes les plus étonnants, le colonisé, sa mitraillette au poing, affronte enfin les seules forces qui contestaient son être : celles du colonialisme. [Il] découvre le réel et le transforme dans le mouvement de sa praxis, dans l’exercice de la violence, dans son projet de libération.»

Un peu plus loin, à propos d’Oum-Saad, cette femme des camps palestiniens, à la fois pleine de douceur et de détermination, à qui Kanafani donne la parole dans la nouvelle éponyme, Seurat se référait de nouveau abondamment aux Damnés de la Terre, où il est question de «femmes qui murmurent à l’oreille des enfants les chants qui ont accompagné les guerriers partant à la conquête», et aussi de «peuple généreux prêt au sacrifice, désireux de se donner, impatient et d’une fierté de pierre…»

Qui était donc cet essayiste et psychiatre – donc à la fois théoricien et praticien – né à la Martinique, capable d’écrire sur la Révolution algérienne des choses si justes qu’on pouvait les invoquer pour exalter la capacité d’un romancier palestinien à porter l’imaginaire révolutionnaire de son peuple ?
Depuis, je me suis employé à en apprendre davantage sur Fanon, et tout ce que j’ai découvert à son sujet – avant les Damnés de la Terre, il y avait eu le fameux Peau noire, masques blancs – me conforte dans l’idée qu’il avait inventé une grille de lecture à la portée universelle. En dépit du discours actuel visant à nous persuader que le colonialisme est un trope du passé qui n’a plus aucune pertinence pour expliquer les souffrances du monde moderne, il n’est que de relire Fanon pour se rendre compte que cette grille de lecture s’applique mutatis mutandis à toutes les formes d’oppression – parfois moins frontalement guerrières mais tout aussi sournoises et dévastatrices – que les hommes ont inventées et continuent d’inventer pour asservir leurs semblables. »

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Ma contribution au recueil intitulé Sur Fanon, qui vient de paraître aux éditions Mémoire d’Encrier, rassemblant à l’initiative de Bernard Magnier les textes de nombreux auteurs plus passionnants les uns que les autres: Kaouther Adimi, Mohammed Aïssaoui, Alfred Alexandre, Jacques Allaire, Kebir Ammi, Tahar Bekri, Yahia Belaskri, Souâd Belhaddad, Lamia Berrada-Berca, Patrick Chamoiseau, Gerty Dambury, Jean Durosier Desrivières, Bios Diallo, Soeuf Elbadawi, Nathalie Etoké, Romuald Fonkoua, Gyps, Salim Hatubou, Mustapha Kharmoudi, Dominique Lanni, Danièle Maoudj, Valérie Marin La Meslée, Bernard Magnier, Daniel Maximin, Arezki Metref, Fiston Mwanza Mujila, Makenzy Orcel, Raharimanana, Rodney Saint-Éloi, Sunjata, Véronique Tadjo.

Suite de notre duel critique à propos de « Boussole », de Mathias Énard

La semaine dernière, nous avions ouvert nos colonnes à Khaled Osman, qui avait donné son point de vue sur le roman, tout en réfutant la critique enthousiaste de son confrère Osman Khaled. Apparemment, celui-ci a pris ombrage du fait que nous n’ayons reflété ses opinions que « passées au prisme caricatural » de son confrère. Il nous a donc demandé d’insérer le droit de réponse suivant, requête à laquelle nous accédons bien volontiers:

« Je regrette que la revue qui m’emploie, non contente de ne pas publier ma critique, ait laissé mon honorable (pfff!) confrère Khaled Osman déformer outrageusement mes propos, afin de mieux les ridiculiser aux yeux de nos lecteurs.  Lire la suite

Le Collier de la Colombe, de Raja Alem, extrait

« ‘Aïcha était mon imbattable concurrente. Deux décennies durant, mon temps a été accaparé par cette rivalité souterraine qui nous opposait (et dont elle n’avait peut-être pas conscience elle-même). Elle dépêchait ses sœurs à la librairie al-Salam pour acheter les livres avant moi et pour exhumer des titres qu’il ne me serait jamais venu à l’esprit d’acquérir ; ses emplettes étaient aussitôt emballées dans des sacs pour être introduites dans la maison au nez et à la barbe du père professeur. Celui-ci nous avait mis en garde contre les livres qui, selon lui, font proliférer des fourmis blanches dans le cerveau… ‘Aïcha, qui était myope, lui subtilisait sa bougie pour lire dans son lit, une fois que toute la maisonnée était couchée.

Je pensais sans cesse à elle en train de lire dans sa maison de béton semblable à une cocotte-minute, tandis que moi, installé sur notre terrasse de terre battue à la lueur des réverbères municipaux, j’essayais de lui damer le pion en dévorant un livre entier en une nuit ! Quand elle devait se cacher de son père et de sa mère, je pouvais, moi l’orphelin autoproclamé, lire tranquillement et tomber amoureux de tout ce qui était écrit. Il faut dire que ma mère Halima était convaincue que j’étais possédé par une goule de papier, et que mes escapades en sa compagnie m’éloignaient des autres vices – fumer, sniffer de la colle ou épier les appas féminins – auxquels s’adonnaient les garçons de mon âge.

Ma plus grande défaite contre ‘Aïcha fut À la recherche du temps perdu, de Marcel Proust.
J’ignore par quel miracle le seul exemplaire disponible est tombé entre les mains de ma rivale, ouvrage égaré qui restera comme un trou de serrure foré dans mon cœur et par lequel mes époques m’ont fui. Quelquefois, je me dis que si j’avais réussi alors à obtenir mon exemplaire de la Recherche, ma vie en aurait été entièrement changée, et que je n’aurais pas été trahi par ce qui m’a trahi. »

 

Extrait du Collier de la colombe, de la romancière saoudienne Raja Alem, traduit de l’arabe par Khaled Osman, Stock-Cosmopolite « la Noire », réédité en poche en janvier 2014 dans la collection Points (P3107)

« Les mots jaillissaient, inscrits en lettres minuscules qui s’enfuyaient à l’horizon comme une caravane de chameaux avec son chargement de bûches »

« Attendrie, Halima attrapa une épaisse liasse de feuillets et les approcha de son visage pour y humer la sueur des mains de son fils, toute sa passion frustrée, voire sa folie qui se lisait dans le tracé méandreux des caractères – depuis le premier feuillet, au sommet de la liasse, jusqu’au morceau de carton, récupéré d’un sac de ciment, sur lequel une femme enceinte, représentée des genoux jusqu’à la taille, avait été dessinée au fusain. Elle fut frappée par les cuisses exagérément arrondies et le ventre qui pointait comme une poire bien mûre. Pour Halima, illettrée, ces pages griffonnées et datées étaient une énigme insoluble, mais ça ne l’empêcha pas de les fixer dans sa mémoire : sur certaines, les mots jaillissaient, inscrits en lettres minuscules qui s’enfuyaient à l’horizon comme une caravane de chameaux avec son chargement de bûches, sur d’autres, ils baraquaient sur place en laissant des traces. Elle était perturbée par les mots qui sautillaient comme des chats en rut, se tirant par la queue, miaulant, répandant un peu partout des éclaboussures d’encre. Certains étaient ramassés dans une anfractuosité au milieu de la page, quand d’autres, au contraire, roulaient sur ses bords comme s’ils allaient en tomber, sans parler de ceux qui évoquaient des filets de pêcheur pleins de déchirures et de nœuds. Halima se rendit compte que, à travers ces papiers, elle tenait dans ses mains les entrailles de son fils […] »

 

« Le Collier de la colombe », Raja Alem, traduit de l’arabe (Arabie Saoudite) par Khaled Osman, éd. Stock-Cosmopolite noire, réédité en Points P3107

Duel critique à propos de « Boussole », de Mathias Énard

A propos de Boussole, de Mathias Énard, nous ouvrons aujourd’hui nos colonnes à deux de nos chroniqueurs qui ont sur ce roman des avis divergents, voire franchement opposés. 

Faute de place et sachant qu’il y fait de larges citations de la recension de son confrère, nous n’avons fait figurer ici que la critique de Khaled Osman, en espérant que notre collaborateur Osman Khaled ne nous en voudra pas.


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« J’ai lu la recension de Boussole par mon estimé confrère Osman Khaled, et, bien que souvent d’accord avec lui, je dois vous dire qu’il s’est cette fois-ci fourvoyé dans les grandes largeurs.

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