La marcheuse
Roman de Samar Yazbek, traduit de l'arabe (Syrie) par Khaled Osman

Une voix sous les gravats


Roman
: Chargeant son héroïne de raconter
la guerre syrienne depuis un abri, Samar Yazbek livre un texte d'une bouleversante acuité
sur un conflit tragique dans la durée.


Rima éprouve la guerre dans son pays, la Syrie, à travers son esprit d'adolescente isolée par un handicap singulier: un mutisme doublé d'un irrésistible besoin de marcher, de courir, de s'élancer, qui conduit sa mère à la tenir attachée par une corde. En toutes circonstances. "Je sais, ça paraît pour le moins curieux, mais il faut que tu me croies", lance Rima au lecteur. De telles bizarreries n'empêchent pas Samar Yazbek de déléguer le beau rôle de narratrice à cette héroïne "poussée vers l'avant".

Depuis son abri souterrain de la Ghouta, banlieue de Damas tenue par l'opposition syrienne jusqu'au printemps dernier, Rima converse avec nous, à moins que ce ne soit avec sa solitude, dans un échange bouleversant d'un malheur qui transperce la fausse ingénuité de ses propos. "Plus tard, j'essaierai de t'expliquer ce que signifie la faim, mais vu que j'essaie de te présenter mon récit de la manière la plus structurée possible, je vais laisser de côté cette sensation qui ressemble à un triangle", annonce-t-elle. Et, nous montrant le chemin entre les gravats de la douleur, Rima de poursuivre sur la peur, qui "te creuse des ravines dans le corps", et dont le "siège est situé dans les jambes".

La "guerre", le mot ne sort guère de sa bouche car, sous les bombes, celle-ci est bien plus que quelques lettres. C'est le "vacarme des avions", des uniformes kaki, noirs ou gris selon les allégeances, une même pomme grignotée chaque jour avec parcimonie - dernier viatique -, des décombres et un chien famélique, les "yeux résignés et accablés", qui en extrait une main "bien réelle qui avait pris la couleur du ciment". L'attaque chimique dont la Ghouta a été la cible, en août 2013, n'est évoquée que par ses symptômes: une odeur étrange, des pustules, des vomissements, des corps inertes.
La mère de Rima, son frère et tous les autres finissent par disparaître - jusqu'aux mouches. "Une boule de vide" s'empare de son estomac. Elle est seule et, depuis son terrier, s'accroche aux restes du réel - un "pan de ciel visible". Pourtant, jamais Rima ne se plaint. Lui confier la narration de son roman fut un choix heureux de l'auteure. Samar Yazbek, exilée en France depuis 2011, livre ainsi un récit d'une acuité saisissante, sans malice, et nous plonge dans un long chagrin pour les milliers de Rima, que, par un supplément de cruauté, la durée de la guerre - plus de sept ans - pourrait installer dans l'oubli. D'emblée, la malade atteinte de "bougeotte" avait prévenu : "Ne crois surtout pas que ce que tu es en train de lire est un roman."

    
Marianne MEUNIER, LA CROIX, septembre 2018


L'horreur à travers les yeux d'une adolescente


Nous avions découvert l'écrivaine syrienne Samar Yazbek avec son précédent livre Les portes du néant dans lequel elle racontait ses trois voyages dans la région d'Idlib, trois
voyages en enfer comme elle les décrit. Cette fois, c'est un roman qu'elle nous propose pour cette rentrée littéraire. Un roman sur l'imagination nécessaire pour vivre quotidiennement dans une telle guerre et se sauver.

Rima, l'héroïne de ce récit, est une jeune fille qui ne parle pas mais qui peut marcher sans s'arrêter, à tel point que sa famille est obligée de l'attacher. En août 2013, elle se rend en bus à Damas avec sa mère, qui sera tuée par un soldat. Elle se retrouve attachée dans un lit d'hôpital avec d'autres jeunes filles, avant que son frère l'emmène dans la zone assiégée de la Ghouta. C'est l'enfer qui commence. Elle assiste, enfermée dans une cave, aux massacres des rebelles et aux bombardements incessants.

Dans La marcheuse, Samar Yazbek nous livre ce récit à travers les yeux de cette adolescente qui adore les livres, surtout Le Petit Prince et Alice aux pays des merveilles. Elle nous plonge dans le merveilleux pour décrire une violence inimaginable. Son personnage invente une langue nouvelle pour raconter l'horreur. Un récit bouleversant qui ne peut laisser personne indifférent.
    
M H, METRO (BELGIQUE), septembre 2018


Chronique


Aucune guerre n’est inévitable ni nécessaire. Encore moins les guerres civiles.
[...] Dans le cas extrêmement violent de la Syrie, il est facile de perdre ses repères, de passer à côté de l’essentiel. [...] La vérité est noyée dans le détail, les oublis sont alimentés par la peur et le déni, le brouillard des revendications légitimes et illégitimes jette sur la réalité un voile opaque, justifie la barbarie et innocente les agresseurs. [...]

Après Les portes du néant, où Samar Yazbek racontait sa propre expérience en zone de guerre entre 2012 et 2013, son dernier roman emprunte en la sublimant la voie du journal intime non linéaire. Dans La marcheuse, Yazbek dénonce les horreurs de la guerre du point de vue d’une narratrice muette qui raconte à une personne inconnue son adolescence, la mort tragique de sa mère, la disparition de son frère et sa propre agonie. L’étrange manie de la narratrice, c’est qu’elle ne peut pas arrêter de marcher. Tout comme la Syrie, elle avance dès qu’on la libère et elle demeure courageuse même dans la défaite.

Comme dans toute situation traumatique, le récit de La marcheuse nous touche et nous perturbe. En littérature (mais aussi en peinture, en cinéma, etc.) les récits de guerre témoignent, analysent, dénoncent. L’auteure n’appelle pourtant ni à baisser les armes ni à la désertion. Le temps des Boris Vian est révolu.
[...] Mais alors que le témoignage n’arrête jamais une guerre, le rôle du récit demeure celui de combattre l’oubli volontaire, de réveiller les consciences inhibées, et peut-être aussi de célébrer la résilience des survivants.

La planète secrète de la narratrice, celle qui lui permet de reprendre ses forces, témoigner du cauchemar et d’espérer s’en sortir, c’est la bibliothèque de son enfance, qui l’aurait formée et initiée à l’écriture et au dessin. C’est aussi la planète colorée du Petit Prince et d’Alice au pays des merveilles, cités et commentés à profusion par la narratrice. Tout près de sa planète, elle assiste au bombardement des hôpitaux, à la torture des prisonniers, aux disparitions et aux meurtres, alors qu’elle est liée par une corde au bras de son frère, à un lit d’hôpital ou aux barreaux d’une fenêtre dans un sous-sol abandonné.
En tout temps, elle garde les yeux grands ouverts, dessine, écrit, communique. Alter ego de l’auteure, la narratrice raconte pour survivre. Alors qu’en arrière-fond du récit, la révolte pacifique des débuts se transforme en conflit armé
[...].

Ainsi, bien que les atrocités de la guerre soient racontées comme une sorte d’hallucination sans fin ou comme un cauchemar sans nom, la narratrice reste résiliente. Elle s’évanouit, dort d’un sommeil profond ou se voit transportée comme une loque ; l’essentiel, c’est de demeurer en vie. Et même si la guerre est irrationnelle, même si certains la croient légitime, sur sa planète, Samar Yazbek continue de marcher contre la mort, contre l’oubli.

May TELMISSANY, LE DEVOIR (CANADA) août 2018


Une adolescente mutique à travers l'apocalypse syrienne



C'est un personnage extrême comme les circonstances qu'il traverse, qui capte le lecteur pour l'entraîner dans son histoire. L'adolescente narratrice qui incarne ici la cruauté mais aussi l'humanite de la guerre en Syrie a plus d'un handicap et autant de dons.
Sa maladie principale, "la bougeotte", vient d'un cerveau moteur qu'elle situe elle-même au niveau de ses jambes. Celles-ci se mettent en marche toutes seules dès qu'elle est debout. Pour éviter qu'elles ne l'emmènent trop loin, Rima est attachée en permanence à sa mère, à son frère, au lit ou à la bibliothèque où elle dévore les livres. Ainsi, "la marcheuse" se retrouve toujours empêchée de mettre un pied devant l'autre.
Autre paradoxe, elle n'a pas l'usage de la parole.
[...] "Ce qui m'a vraiment aidée à connaître le monde extérieur, c'est mon mutisme", estime celle qui ne cesse d'écrire en plus de dessiner, en particulier le Petit Prince.
C'est un tournant monstrueux du conflit syrien comme beaucoup d'autres que la jeune immobilisée raconte du fond d'un abri souterrain dans la banlieue de Damas, sous les raids aériens. [...]
[Un jour,] une "odeur étrange" qui se répand. On comprend qu'il s'agit de l'attaque chimique du 21 août 2013, qui a fait plus de 1.300 morts. L'héroïne, touchée, vomit, a des boutons, est entourée d'enfants inertes, de femmes qu'il ne fallait pas déshabiller "par pudeur" alors que leurs vêtements sont contaminés par le gaz. "Ne meurs pas!" chuchote Hassan, un compagnon de son frère qui l'asperge d'eau, lui donne des claques qui la ressuscitent. Elle survit pour attendre les visites du jeune homme. "L'amour, c'est quand tous les muscles de mon corps deviennent aussi muets que ma langue", écrit Rima quand Hassan s'approche pour la soigner.
Avec une impudeur dans la narration caractéristique de ses écrits ces dernières années. Samar Yazbek nous fait plonger dans l'horreur du conflit syrien, tel qu'il est ressenti dans la chair et la tête de ceux ou plutôt celles qui le vivent. Car c'est à travers les femmes que l'auteur a connues sur le terrain, à certains moments de cette guerre, qu'elle décrit la capacité de résistance face aux atrocités. "Peut-on échapper à la mort autrement qu'en se dressant devant elle? Ou tout du moins en la regardant dans les yeux?"
      
Hala KODMANI, LIBERATION, août 2018


La guerre à hauteur d'enfant


Rima n'est pas une enfant comme les autres. Rima n'aime pas faire usage de la parole, mais elle marche, échappant constamment à la surveillance des adultes. Elle lit et dessine, beaucoup. Une existence simple, troublée petit à petit par l'apparition de barrages, par le bruit des obus tombant du ciel.

Rima comprend que quelque chose a vraiment changé dans son pays, la Syrie, lorsque sa mère est tuée à un check-point En détention dans un hôpital-prison, elle parvient à gagner la clandestinité avec son frère combattant dans la Ghouta, une banlieue rebelle de Damas assiégée par l'armée de Bachar El-Assad.

C'est finalement depuis un souterrain sans eau et sans électricité, comme ceux où se sont cachés pendant des mois des milliers de Syriens, qu'elle livre au monde son histoire. Un récit pudique et poignant sur les conditions de la guerre dans cette banlieue martyre, signée de l'auteure syrienne Samar Yazbek, remarquée pour son précédent ouvrage, Les Portes du néant. Un livre pour adulte avec des mots d'enfant.
    
Camille NEVEUX, LE JOURNAL DU DIMANCHE, août 2018


En marche



La Syrienne Samar Yazbek imagine une héroïne très métaphorique, découvrant la guerre et les vertus littéraires.


"La vie va plus vite qu'il ne faudrait. Ce stylo sera témoin de la fin de mon histoire." Rima est attachée à celle-ci dè façon particulière. Privée de père et de parole, elle est souvent jugée folle. Mais à travers le récit, volontairement décousu, de cette jeune fille solitaire, on perçoit mieux la singularité de son être.
"Il y a chez moi une anomalie. Je suis affligée depuis la naissance d'une étrange manie: je ne peux pas m'arrêter de marcher."
Aussi sa mère préfère-t-elle l'attacher, afin de la protéger. Un cordon ombilical symbolique, qui les unit au-delà des mots. Les mots que Rima ne se lasse pas de découvrir
dans la bibliothèque, l'un de ses "lieux secrets" où elle aime se réfugier. A force de lire Le Petit Prince ou le Coran, elle se crée un "alphabet qui n'appartient qu'à[elle]". Sa "boîte à trésors" renferme des livres, des stylos et des crayons de couleur. Autant d'outils qui lui permettent de façonner son univers imaginaire, mais la réalité sanguinaire de la Syrie finit par faire éclater sa bulle. "Le monde entier s'était transformé en poussière. Le grondement des bombes", la violence sournoise et l'ambiance guerrière frappent Rima et les siens de plein fouet. [...] L'héroïne perd pied, s'accroche à ses hallucinations, sans parvenir à saisir pleinement ses émotions: "A vrai dire, je ne comprenais rien à cet embrouillamini."
[Son] chemin demeure périlleux. "Ici, dans mon souterrain, j'essaye d'écrire le récit des bulles immondes à l'aide de mots et d'images Maîs la mort, je n'avais pas réussi à lui inventer un visage."
Au début, on est décontenancé par son débit déstructuré, s'adressant directement au lecteur. On ne sait pas si Rima est simple d'esprit, traumatisée ou enfermée dans une cage mentale étriquée. Peu importe, tant Samar Yazbek nous emporte dans cette destinée toujours "poussée vers l'avant par une force irrésistible". La force de la vie, de la littérature, de l'art et d'un regard qui cherche à élargir l'horizon. "Faire danser les mots sur la page blanche", voilà la puissance de ce roman poignant.


K.E., juin 2017, Livres Hebdo