La marcheuse
Roman de Samar Yazbek, traduit de l'arabe (Syrie) par Khaled Osman

En marche



La Syrienne Samar Yazbek imagine une héroïne très métaphorique, découvrant la guerre et les vertus littéraires.
"La vie va plus vite qu'il ne faudrait. Ce stylo sera témoin de la fin de mon histoire." Rima est attachée à celle-ci dè façon particulière. Privée de père et de parole, elle est souvent jugée folle. Mais à travers le récit, volontairement décousu, de cette jeune fille solitaire, on perçoit mieux la singularité de son être.
"Il y a chez moi une anomalie. Je suis affligée depuis la naissance d'une étrange manie: je ne peux pas m'arrêter de marcher."
Aussi sa mère préfère-t-elle l'attacher, afin de la protéger. Un cordon ombilical symbolique, qui les unit au-delà des mots. Les mots que Rima ne se lasse pas de découvrir
dans la bibliothèque, l'un de ses "lieux secrets" où elle aime se réfugier. A force de lire Le Petit Prince ou le Coran, elle se crée un "alphabet qui n'appartient qu'à[elle]". Sa "boîte à trésors" renferme des livres, des stylos et des crayons de couleur. Autant d'outils qui lui permettent de façonner son univers imaginaire, mais la réalité sanguinaire de la Syrie finit par faire éclater sa bulle. "Le monde entier s'était transformé en poussière. Le grondement des bombes", la violence sournoise et l'ambiance guerrière frappent Rima et les siens de plein fouet. [...] L'héroïne perd pied, s'accroche à ses hallucinations, sans parvenir à saisir pleinement ses émotions: "A vrai dire, je ne comprenais rien à cet embrouillamini."
[Son] chemin demeure périlleux. "Ici, dans mon souterrain, j'essaye d'écrire le récit des bulles immondes à l'aide de mots et d'images Maîs la mort, je n'avais pas réussi à lui inventer un visage."
Au début, on est décontenancé par son débit déstructuré, s'adressant directement au lecteur. On ne sait pas si Rima est simple d'esprit, traumatisée ou enfermée dans une cage mentale étriquée. Peu importe, tant Samar Yazbek nous emporte dans cette destinée toujours "poussée vers l'avant par une force irrésistible". La force de la vie, de la littérature, de l'art et d'un regard qui cherche à élargir l'horizon. "Faire danser les mots sur la page blanche", voilà la puissance de ce roman poignant.


K.E., juin 2017, Livres Hebdo