Les femmes de Karantina
Roman de Nael Al-Toukhi, traduit de l'arabe (Egypte) par Khaled Osman

Les enfants terribles d'Alexandrie



Revoilà Alexandrie au cœur d’un roman flamboyant. Un livre qui, sans nul doute, trouvera une place de choix dans le monument littéraire à la cité d’Alexandre. Son auteur, Nael Eltoukhy, est né en 1978 au Koweït, d’où sa famille a émigré pour l’Egypte alors qu’il était âgé de 3 ans. C’est dire qu’il n’a pas connu les grandes heures de l’Alexandrie cosmopolite mythifiée par ­Cavafy, Forster, Ungaretti, Durrell ou Tsirkas. Ni même le crépuscule et l’agonie de la «ville de la mer» des années 1950-1960 évoquée par Etiemble, Yourcenar et, plus près de nous, par Olivier ­Rolin, André Aciman, Robert Solé ou Teresa Cremisi.

Eltoukhy note d’ailleurs: «Depuis cette époque, l’Alexandrin éprouve un sentiment douloureux: impression de perte irréparable, nostalgie d’une gloire révolue et frustration d’un présent malheureux. Ce sentiment se ­répand dans l’air qu’on respire, avant d’être diffusé vers la mer par les vagues, vers le ciel par les oiseaux et sur le trottoir par les ­humains.»
Qu’on ne s’y trompe pas pourtant: Nael Eltoukhy n’est pas le simple héritier d’une longue et prestigieuse lignée littéraire, et Les Femmes de Karantina n’a rien d’un livre nostalgique. C’est, au contraire, une page nouvelle, absolument iconoclaste, de la légende de la ville. Quant au «présent malheureux», il fait essentiellement référence à la ­désillusion et au désespoir qui ont suivi la flambée du «printemps arabe», en 2011.
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Des bas-fonds de la ville naît un mythe, celui de trois générations de dépravés devenus les icônes d’un quartier de laissés-pour-compte. Ce mythe est celui d’une Alexandrie future, une cité rebelle, flambeau du combat contre la dictature du pouvoir central et contre les forces de l’obscurantisme religieux. Qui plus est, dans la ville imaginée par Eltoukhy, les chefs de gangs, ce sont Injy et sa descendance féminine, sept femmes libérées de tout conformisme et de toute bienséance, édifiant l’idéal romantique de leur ville: «semer le chaos et défier les régimes en place».
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Les Femmes de Karantina est un roman subtil et d’une grâce certaine. L’Égypte est là tout entière, avec son humour inouï d’où sont bannis l’ironie et le sarcasme. Un humour léger, toujours empreint de tendresse à l’égard du genre humain. Ce qui n’empêche pas Nael Eltoukhy d’en faire le théâtre de furieuses passions et de meurtres fratricides. [...]


Eglal Errera, novembre 2017, Le Monde des Livres


La narration post-moderne de Nael El-Toukhy

L'Egyptien Nael El-Toukhy voue un véritable culte à Oum Kalsoum, mais puise aussi son inspiration dans le cinéma de Woody Allen, les romans de Kafka et les fables de Borges. C’est sans doute la fusion inédite de ces différentes influences qui explique le succès qu’a connu son roman Les Femmes de Karantina, unanimement salué dans le monde arabe comme l’une des œuvres les plus marquantes de la nouvelle littérature égyptienne.

Traduite en français pour la première fois, l’écriture de ce romancier hors norme surprend par sa vitalité iconoclaste. Renversant la tradition et la légende avec un sens consommé de la subversion, il raconte l’énergie de l’Egypte post-révolutionnaire à travers la fuite en avant de ses protagonistes, notamment le couple Inji et Ali. Poursuivis pour meurtre, ceux-ci se réfugient en Alexandrie. C’est dans les bas-fonds de l’Alexandrie obscure et mystérieuse que se déroule l’essentiel de l’intrigue qui mêle avec brio la noirceur du roman social et les audaces propres aux récits d’anticipation dont l'action est campée en 2064.

Ce roman est aussi une saga familiale qui retrace l'évolution de la société égyptienne sur trois générations, incarnées par une galerie de personnages, les uns plus pittoresques que les autres.



Tirthankar CHANDA, RFI, 18 août 2017, article intitulé "Rentrée littéraire 2017: les 15 incontournables du monde noir."