Femme interdite

Roman de Ali Al-Muqri traduit de l'arabe (Yémen) par Khaled Osman, en collaboration avec Ola Mehanna


Ecrivain au Yémen, aventurier de l'extrême


"Ce sujet fait l’objet de controverse parmi les savants de la religion et les jurisconsultes de la charia. Cependant ils sont nombreux à avoir estimé qu’éduquer une fille après l’âge de neuf ans n’est pas souhaitable, car elle devient à partir de ce moment une femme-défendue. Sa place naturelle est alors dans sa maison, qu’elle ne doit plus quitter jusqu’au tombeau."


Souvenir d’une femme  d’aujourd’hui au Yémen. Elle n’a pas de nom, elle se souvient de son enfance dans une modeste famille. Le père est soumis à l’Islam, la mère soumise au père. Elève d’une école religieuse elle fait son éducation de femme auprès de sa sœur ainée grâce à des cassettes "culturelles", doux euphémisme, et son éducation politique auprès d’un frère plutôt inconstant, il sera tour à tour, marxiste, djihadiste en Tchétchénie, puis autoentrepreneur très libéral. Dans une société soumise à la charia, comment la femme peut-elle exister?

Femme interdite, femme défendue, femme tentation, femme corps, femme propriété, femme déflorée, femme possédée, femme plaisir, femme forcée, femme impure,  femme recousue, femme offerte, femme cachée, femme cloitrée, femme donnée, femme vendue, femme arme, femme séquestrée. Auteur, journaliste, essayiste, progressiste engagé, et "Dieu" sait si ce mot prend tout son sens dans un pays comme le Yémen, Ali al-Muqri n’en finit pas d’interroger son pays et sa foi. Après la condition des noirs, l’alcool, les amours inter-religieuses, l’auteur nous dresse un formidable portrait de femme yéménite, prisonnière d’une pensée archaïque dominante. Dans son pays Ali al-Muqri a reçu des menaces de mort; le lire est un acte politique.

Comme quoi, les intellectuels dans des pays comme le Yémen sont de véritables aventuriers de l’extrême... et on ne peut qu'être estomaqué devant leur courage...

"Filou49 sur le site Baz'art, mars 2015


Ce que j’ai apprécié:

- Ce livre est court mais il foisonne d’informations sur cette société yéménite islamiste. Lorsque j’ai entamé la lecture de ce roman, j’avais entrepris de mettre des Post-it pour marquer les idées importantes. J’ai vite arrêté: des Post-it, il y en avait en vérité à toutes les pages.
C’est un récit sans concession sur une société qui annihile complètement la femme, qui en fait un sous-être qui mérite à peine de vivre. Alors que faire des désirs de ces femmes ? Des filles qui aspirent à l’amour, à la sensualité, au désir et au plaisir dans tout ce qu’il a de plus cru.
Des romans sur la condition féminine dans un régime extrémiste comme celui des talibans, j’en ai lu. Mais jamais aucun n’est allé aussi loin dans l’image de la sexualité de ces femmes. De ce point de vue-là, ce livre est déjà fascinant.
- L’héroïne est une jeune fille candide, qui apprend la sexualité de façon quelque peu forcée, par sa soeur aînée Loula qui, elle, loin d’être attirée par les préceptes de la religion, vend son corps et profite de tout ce que les hommes peuvent lui offrir. Une pécheresse à l’état pur selon la charia. Mais finalement bien utile lorsqu’il s’agit de ramener de l’argent à son père. Cette éducation sexuelle se fera à l’aide de "cassettes culturelles" qui ne sont autre que des enregistrements vidéos ou seulement audio de films pornographiques.
L’héroïne n’aura de cesse de rechercher cette jouissance, dans un monde où la notion de plaisir pour la femme n’est même pas envisageable.
- Le personnage du grand frère, Raqib est saisissant. Il est tout d’abord complètement anti-religieux, grand lecteur de philosophie, pour finalement, une fois marié, se transformer en un prédicateur forcené par simple jalousie. Le changement radical d’orientation traduit une véritable cassure chez Raqib, issue d’une faiblesse à un moment donné qui le fera basculer: c’est un peu le principe de tous les fondamentalismes, de toutes les sectes : se nourrir de la faiblesse d’un individu.
La dimension tragique et caustique de ce personnage est terrible et vraiment bien construite.
- Et puis ce livre, c’est avant tout une vision globale de la situation de la femme et de la sexualité dans le monde islamiste de la charia. La femme elle-même est illicite. La voir, la toucher, la soigner, l’éduquer : autant d’actes prohibés par la charia. Comme ce passage terrible qui indique qu’une femme enceinte ne peut être examinée, que ce soit par un homme ou une autre femme car ce serait la profaner et profaner l’être qu’elle porte. Saisissant lorsque l’on sait que cette affirmation dépasse le simple roman.
Cela amène aussi à se poser des questions sur les femmes qui vivent cet enfer. Ont-elles vraiment le choix ? Soumission au risque de se perdre et ne pas exister ; ou transgression avec tous les risques que l’on imagine.
Des scènes tragico-comiques comme celle d’un enseignant filmé qui explique aux filles comment se comporter dans l’intimité conjugale et qui voit la caméra déviée vers son bas-ventre et son excitation évidente; avec un par-terre de jeunes filles fascinées, qui le contemple avec une envie certaine.
L’héroïne, entre ces cassettes érotiques et sa quête inassouvi de plaisir, voudra se lancer dans une quête religieuse extrême qui passera par le djihad. Une société hypocrite qui interdit, tout en mettant les objets du délit sous les yeux des femmes.

Ce que j’ai moins/pas apprécié:
- Difficile de juger ce livre. Sa dimension si réaliste peut paraître choquante, mais c’était exactement ce qu’il fallait pour amener le lecteur à se poser les bonnes questions.
Ce qui m’a le moins touché en vérité, c’est la présence de ce poème sur lequel tout le roman s’appuie pour étayer les propos, comme une grande étude de texte.

En bref ?
Un roman très percutant, qui m’a dérouté, révolté et dont je me souviendrais longtemps.

Marilyn Millon sur son site Le boudoir littéraire, février 2015

La sortie de Femme interdite vient à point nommé.  Ce roman qui nous vient du Yémen fait partie des livres absolument nécessaires, loin des fantasmes occidentaux de toute sorte qui alimentent les conversations et polémiques confortables à propos du sort des femmes soumises aux lois islamistes.  Houellebecq  devrait le lire, et peut-être réécrire Soumission


Son auteur, Ali Al-Muqri, brosse un portrait poignant et  terrifiant de la femme au Yémen, cette femme-défendue, interdite à la vue des hommes, interdite à la société, au monde mais surtout interdite à elle-même.  Et voilà bien le plus  douloureux, cet empêchement à se reconnaître  intimement dans son être, dans sa féminité, femme cassée dans sa  propre perception, incapable de se tenir debout sous sa camisole, seulement dressée à accepter que son existence soit tout simplement illicite.

La femme yéménite comme toutes ces femmes aux ordres de l’islamisme radical n’est jamais "éduquée" lorsqu’elle est fillette, ce mot ne convient pas même pour exprimer le domptage et l’asservissement.  Que ce soit par ses parents  ou par les fous de Dieu, elle est, à mesure qu’elle grandit, systématiquement niée, rabaissée, tenue à terre, vidée de sa substance, passée à la moulinette de l’endoctrinement par des hommes  incapables de penser par eux-mêmes,  des pères,  des frères, des fiancés soumis eux-mêmes au lavage de cerveau, exaltés par leurs incessantes invocations  religieuses hypnotiques.  Le vide  est sidéral... l’injure à l’intelligence,  à la pensée et bien sûr à la religion, incommensurable.

La narratrice, que personne n’appelle par son prénom, est juste une fille avec tout ce que ça suppose au Yémen. Elle  grandit dans une famille totalement  soumise au père, entourée d’un frère et d’une sœur qui pourtant, comme tous les adolescents du monde,  transgressent discrètement  les interdits et tentent d’assouvir leur curiosité,  celle de l’autre sexe, celle de l’amour, celle de la liberté.  Les ados visionnent en cachette des cassettes culturelles  et s’initient au sexe et à ses pratiques

- C’est l’heure ! L’heure du charivari

le verbe cru, les filles et leurs copines discutent de ces films pornos,  elles jouent avec leur corps et même entre sœurs,  se désirent et se masturbent.   Le frère aîné plein d’idéaux marxistes, ne fait jamais ses prières, il  boit de l’alcool et surnomme sa petite soeur Rosa en la priant de marcher dans les pas de Rosa Luxembourg

- Sois libre et magnifique comme Rosa Luxembourg, lis son livre et tu connaîtras la valeur de la vie!

Quant à Loula, la grande sœur  délurée, elle  choisit la difficile et pas toujours heureuse rébellion, elle ne plie pas et utilise son corps pour faire vivre la famille et soigner son père malade, lequel préférant ignorer la provenance de cet argent, ferme les yeux sur les activités secrète de sa fille si rentable.  Mais cet heureux temps ne dure pas,  le brusque changement de personnalité du frère  précipite les sœurs dans l’enfer extrémiste, il brûle tous ses livres d’ado, passe son temps à prier et envoie sa jeune sœur au lycée islamisque pour faire son éducation religieuse. Le jeune fille doit immédiatement revêtir une abaya:

"...en franchissant la porte de la maison, j’ai constaté que le ciel avait changé, il était plus sombre. A travers la lathma bien épaisse, j’avais l’impression de voir de grandes ombres ramper sur le sol et s’étendre jusqu’à l’horizon. Tout l’espace autour de moi s’était compacté en une seule ombre massive, se substituant à cette clarté du jour qui avait disparu..."

Désormais il lui faut apprendre les innombrables choses illicites jusqu’au timbre de la  voix des femmes, et les rares permises, faire réellement ses prières en toute conscience, apprendre le Coran, connaître chaque fatwa qui solutionne ses problèmes, se faire accompagner d’un mahram pour sortir. Rire est illicite et quand enfin elle comprend que pleurer est permis, elle ne peut plus verser de larmes. La narratrice se perd  dans l’endoctrinement en restant consciente de sa métamorphose. Les années passent, elle  a l’impression d’être en état de djihad* permanent. Et le pire, c’est que sournoisement, une douce et affreuse sensation s’empare d’elle, en devenant une bonne élève soumise elle a l’impression d’être  plus respectée et un peu plus libre, moins surveillée. C’est la fameuse soi-disant liberté sous le voile que brandissent comme ultime argument, les pourfendeurs des droits des femmes . Cette révélation est  juste évoquée dans le texte mais elle sous tend la colère intérieure de la jeune femme, une rage sourde  qui ne cesse d’enfler et la détruit.

Le mariage, qu’elle appelle de ses vœux pour enfin connaître ce qu’est le sexe avec un homme,  va la renvoyer au foyer. La jeune femme va devoir négocier avec ses devoirs de bonne musulmane qu’exigent les yéménites mâles intégristes, et  ses propres désirs. Sa soif de sexe, son besoin d’exister se heurte  à l’impuissance de son époux.   D’ailleurs  les hommes présents dans ce roman sont quasiment tous impuissants et la force des désirs féminins jamais jugulée, le symbole est  très fort...

Sur le chemin chaotique du mariage, du djihad et de la tentative d’émancipation, la jeune femme va encore se confronter à elle-même, jusqu’à l’épuisement.

"...je quitte la maison... moi-même je suis à la poubelle... une femme défendue à la poubelle... je suis libre... je suis une femme défendue... une femme défendue de moi-même... j’arrache mon khimar... j’avance... j’avance sans m’emmener avec moi... je m’abandonne..."

Au fil des pages, les vers du poème Questionnez mon coeur,  d’Almad Chawqi, interprété par Oumm Kalsoum,  servent de fil rouge au roman.  Cette chanson enregistrée sur cassette lui avait été donnée par un homme  quelques années plus tôt, elle ne l’avait pas écoutée alors sachant qu’il est illicite pour les femmes de prêter l’oreille aux chansons. Lorsqu’elle le fera plus tard, elle ne cessera de tenter d’en comprendre le sens.

Ali Al-Muqri, avec sa Femme Interdite, témoigne très justement de la violence intime faite au genre féminin dans une société yéménite hypocrite moyenâgeuse.  Ces intégristes  procèdent à  un véritable  viol mental,  condamnant les femmes à vivre en marge de tout quoi qu’elles choisissent comme destin, y compris celui du djihad.  Il est sans doute un peu regrettable que l’auteur n’ait pas donné au lecteur matière à comprendre comment et pourquoi le frère si complice de ses sœurs éprises de liberté, a changé  aussi brusquement  en reniant tous ses rêves libertaires pour adopter une ligne de vie ahurissante de soumission à l’Islam intégriste. Parce qu’enfin, il n’échappera pas au lecteur que les tortionnaires au quotidien de ces femmes sont eux-mêmes des hommes totalement dominés, constamment mis en transe par  leurs prières.

Et tant qu’il y aura des hommes si fragiles qu’ils tombent comme des mouches dans la folie de l’endoctrinement... il y aura hélas des générations de  femmes-interdites et des pays sans aucun avenir.


* Le mot djihad a un sens que l’on méconnaît en occident, initialement il signifie "l’effort qu’on fait sur soi pour surmonter ses mauvais penchants et se rapprocher de Dieu".  Les islamistes, jusqu’à l’obsession, désignent par ce mot la lutte armée pour répliquer aux attaques faites contre leur religion.

Anne Bert sur le blog Impermanence, février 2015


En ces temps d’éclairages sur la journée du 8 mars (journée des femmes, de leurs droits et luttes…), plonger dans Femme Interdite d’Ali Al-Muqri est plus qu’interpellant!

Ce texte parfois dérangeant donne la parole à une jeune femme yéménite étouffée par une société des plus hypocrites. Cadette d’une famille modeste, la narratrice est une jeune fille qui peine à trouver sa place dans un milieu traditionnel... du moins en apparence. Sa sœur Loula utilise son corps pour sortir de sa condition, en cachette de leurs parents qui empochent l’argent qu’elle leur donne sans trop s’interroger. Le frère, Raqib, est plutôt marxiste au début de ce roman, étudiant la philosophie et... dévergondé. Proche de sa sœur, qui lui envie cette vie universitaire à laquelle elle-même ne peut prétendre. Un frère qui se radicalisera peu à peu après son mariage, donnant paradoxalement à notre héroïne un chemin à suivre pour tenter de vivre autrement.

Comment exister dans ce non choix-là? Dans une société qui refuse à ses jeunes filles le droit d’être libres, de pouvoir exprimer leurs envies, leurs désirs, la narratrice s’adapte. Comme tant d’autres, elle verra des films en cachette pour en apprendre plus sur le sexe et les hommes. Deviendra une femme coincée entre soif d’amour et romantisme et envie de vivre pleinement sa sexualité.

En mûrissant, l’héroïne d’Al-Muqri est tiraillée entre l’envie de prendre la vie à bras le corps, comme sa sœur - la dimension de péché en moins - et la soif d’absolu que semble lui offrir la religion telle qu’elle est proposée par son frère devenu prédicateur. Elle "choisira" de partir faire le djihad en Afghanistan, une expérience qui virera au grotesque.

Christine Sallès sur le site Onlalu, février 2015