Femme interdite

Roman de 'Ali Al-Muqri, traduit de l'arabe (Yémen) par Khaled Osman, en collaboration avec Ola Mehanna



L’imam Izzat Al-Attiyah et son collègue d'Al-Azhar Abd El-Mahdi Abd El-Kader ont emballé les réseaux sociaux avec une fatwa qui recommanderait aux femmes, pour ne plus avoir à porter un voile lorsqu’elles partagent seule à seul un espace de travail avec un collègue masculin, d’allaiter cinq fois ledit collègue. Cinq anodines tétées et tombe le voile! Explication: donner le sein "est considéré comme un acte maternel qui empêcherait tout acte sexuel". Ben voyons! Exit après ça le désir lubrique des obsédés prédateurs à moustache (le port du voile l’insinue), impuissants ou éjaculateurs précoces (Ali al-Muqri l’affirme).

Cette pacifique fatwa illustre un propos de Femme interdite qui dénonce les stupidités auxquelles conduit une organisation sociale régie par une obsession : "Les femmes sont des goules, ce sont elles qui séduisent les hommes. Sans elles, ils seraient la pureté même." De sorte qu’il faut, dès l’âge de neuf ans, dissimuler les corps, des pieds à la tête, couper le son – "la voix de la femme est indécence" –, traquer l’équivoque – jusqu’aux prénoms – qui pourrait exciter le désir de nos gugusses. "Femme-défendue", "interdite"! Mais, pour devoir déserter les corps, le sexe n’en occupe pas moins tous les esprits, de sorte que, en ces temps de formalisme et de bigoterie, les "principes droits de l’islam" condamnent l’abstème à ingurgiter de drôles de bibines. Comme cette fatwa suscitée, resucée par Ali al-Muqri pour l’habitacle d’un taxi. Comme ces cours sur le licite et l’illicite en matière de "conjonction" prodigués par écran interposé: pour ne pas être en présence physique de ses étudiantes, le professeur n’en est pas moins émoustillé par sa suggestive leçon. En poussant la logique à son extrême, en utilisant l’ironie comme méthode de dévoilement, Ali al-Muqri montre les aberrations d’une codification des comportements reposant sur une séparation formaliste, sans âme, entre licite et illicite, halal et haram. Sauf qu’ici ce n’est pas pile ou face mais plutôt: "pile je gagne, face tu perds" ! Tant les règles sont absurdes et le jeu cruel.

Femme interdite raconte l’éducation sentimentale ou plutôt sexuelle contrariée d’une jeune Yéménite. Ses aînés, Loula, la sœur, et Raqib, le frère, contestent l’ordre ambiant : libération par le vagin pour l’une, par le marxisme pour l’autre. Loula et Raqib morigènent leur cadette. Via des « cassettes culturelles » où des hommes et des femmes s’adonnent au "charivari" (en un mot du porno) pour l’une, via Rosa Luxemburg pour l’autre. Si Loula se montre constante, son marxiste de frère, après avoir convolé, ira fricoter du côté du salafisme. L’égarement individuel comme miroir des impasses du collectif. La cadette, victime d’une injonction paradoxale, poursuit un rigoureux cursus théologico-scolaire tout en restant excitée par les "cassettes culturelles, travaillée par de puissantes pulsions sexuelles qui jamais ne seront satisfaites! "Comment trouver la paix intérieure quand on est consumé par les feux du désir, par son volcan qui ne connaît pas de rémission ?" demande la jeune femme. Elle finira par rechercher la « paix intérieure » chez ce voisin qui lui a offert un enregistrement de la chanson "Questionnez mon cœur" (Salou qalbi) d’Oum Kalthoum. Le poème, communément perçu comme religieux, sert de trame au roman qui laisse alors deviner un tout autre sens.

Femme interdite est un roman (et une langue) drôle, érotique, savant ; une sociologie, brutale parfois mais efficace, sur les aspirations et les tentatives de la fratrie pour s’extraire de ce cercle meurtrier du halal et du haram, du pile ou face. Le frangin délaissera les frérots pour explorer une autre route. Quant aux deux sœurs...

Mustapha HARZOUNE, Hommes et Migrations n° 1311, 2015



Le Prix de la littérature arabe 2015
au Saoudien Alwan et au Yéménite al-Muqri



(Outre son Prix attribé à Mohammed Hasan Elwan pour Le Castor, traduit de l'arabe par Stéphanie Dujols), le jury du Prix (de la littérature arabe) a également décerné une Mention spéciale à Ali al-Muqri pour son roman Femme interdite, traduit de l’arabe par Khaled Osman et paru aux éditions Liana Levi.
Né en 1966 au Yémén, Ali al-Muqri est romancier et journaliste, chroniqueur dans plusieurs journaux progressistes depuis 1985. Ses engagements et la forte charge sociale de ses livres, traduits notamment en anglais, en espagnol, en allemand et en français, lui ont valu de recevoir des menaces de mort. Auteur d’un essai sur l’alcool et l’islam, sensibilisé à la cause des minorités sociales et religieuses, il s'est surtout fait connaître avec ses deux premiers romans : le premier, intitulé en français Goût noir, odeur noire, a été retenu en 2009 dans la sélection finale du Prix international du Roman arabe ; le second, intitulé Le beau juif, été sélectionné pour le même prix en 2011.

Le roman donne la parole à une jeune femme du Yémen, présenté comme un pays rigoriste où règne la charia. Cadette d’une famille modeste, entourée d’une sœur aînée, Loula, "une parfaite dévergondée" aux multiples aventures sexuelles, et d’un frère, Raqib, d’abord marxiste et rebelle avant de se transformer après son mariage en intégriste religieux, la narratrice peine à trouver sa place dans un milieu traditionnel où la femme est victime d’une oppression constante qui l’oblige à bien des hypocrisies. La narratrice finira par épouser l’ami de son frère qui l’emmènera mener le jihad en Afghanistan – une aventure qui virera au grotesque.
Ali al-Murqi décrit avec intensité le parcours de cette femme étouffée et aborde de manière frontale les questions de la sexualité et de l’oppression du désir. Ce faisant, il dénonce les violences infligées aux femmes et les souffrances qui en découlent dans un pays où les intégristes procèdent à un véritable viol mental, condamnant les femmes à vivre en marge de la société, réduites à des objets sexuels et soumises à la domination masculine. À travers son récit, l’auteur brosse un portrait sombre d’une société obscurantiste où "éduquer, ça voulait dire frapper". Il raconte sans réserve ni pudeur la vie intime des femmes et leurs frustrations, tout en raillant l’hypocrisie de la société masculine yéménite qui, par le biais de la religion, asservit les femmes et légitime la violence. Un roman audacieux, au rythme rapide et nerveux, qui, bien qu’il se réfère à l’actualité yéménite, fustige des atrocités qu’on rencontre encore dans toutes les sociétés arabes…

Ce qui réunit ces deux romans, écrits par deux auteurs issus de pays en guerre – preuve que la littérature dépasse les clivages et la haine –, c’est leur liberté de ton, c’est le regard critique de leurs auteurs à l’égard d’une société arabe qui n’évolue pas, c’est enfin ce ton satirique cher à el-Jahiz et à Voltaire, permettant de mieux dénoncer les tabous et de mettre en avant l’absurdité de certaines situations dictées par l’obscurantisme et la tradition. Cette tendance à aborder les problèmes sociaux sans langue de bois par le biais de l’humour, de la fantaisie, du conte ou des paraboles, est l’une des caractéristiques majeures de la littérature arabe contemporaine. En primant deux auteurs courageux qui s’inscrivent dans cette mouvance, le Prix de Littérature arabe prend acte de ce courant et lui rend un bel hommage.



Alexandre NAJJAR, l'Orient Littéraire, octobre 2015


Femme interdite est l’autoportrait d’une jeune yéménite, la description, par le menu et par le côté "charivari", "plaisir de la vie", d’une éducation sentimentale ou plutôt sexuelle contrariée, forcément contrariée dans un pays où sévit un patriarcat moustachu et un islam sourcilleux mais où le sexe n’en occupe pas moins tous les esprits. Dans ce vaste monde dit arabe, il fait couler beaucoup d’encre et noircir bien des pages. Forcément !

Cette question, qui recoupe celle de l’émancipation des femmes et celle des libertés individuelles, constitue une ligne de fracture entre "la famille qui avance et la famille qui recule". La quatrième de couverture évoque "le portrait" d’une "société hypocrite". La formule interroge la réception de ces littératures, vivantes, critiques, subversives qui aspirent aussi à l’universel. Des littératures où irradient les aspirations de millions d’hommes et de femmes et qui dessinent les possibles de bien des sociétés. Parle-t-on, en France, de société hypocrite quand on évoque la patrie des droits de l’Homme, mère du triptyque républicain et où pourtant l’égalité et la fraternité régressent devant les assauts conjugués des injustices socio-économiques et des excommunications diverses? Pas d’hypocrisie ici mais une société replacée dans un contexte, une histoire, un jeu d’intérêts, de luttes et de forces politiques, sociales, générationnelles diverses. Si parfois la roue de l’histoire semble à l’arrêt, les sociétés dites arabes, dominées par une rigueur religieuse ou traditionnelle, ne sont pas pour autant figées dans une sorte d’hypocrisie consubstantielle. Ces mots valises, ces expressions fourre-tout ne sont peut-être pas les habits neufs d’un orientalisme new look, pour autant, ils favorisent une représentation globale, essentialisée, anhistorique. Ils flattent la paresse de l’esprit, réveillent de vieux réflexes qui renvoient tout ce beau monde à ses frustrations, à sa misogynie, à l’oppression (obsession) des femmes et des corps. Exit le politique, le mouvement des générations, l’action des marges, l’apport des intelligences (littéraires notamment), le combat, universel, entre celles et ceux et indistinctement qui veulent aller de l’avant et celles et ceux qui, tout aussi indistinctement, tirent vers l’arrière. Il est vrai que ce roman, bourré de qualités mais aussi de faiblesses peut pousser à une telle lecture. A moins de l’avoir lu un peu trop vite…

Injonction paradoxale
Dans une langue vibrante, qui brille de plusieurs registres, dont celui de la crudité (il y a des passages à l’érotisme torride), Femme interdite décrit, en une rythmique efficace, l’intérieur d’une famille yéménite "traditionnelle", soumise à l’autorité du père et régie selon les règles d’une tradition patriarcale et religieuse des plus austère et puritaine. La fratrie se compose de Loula, la sœur et de Raqib le frère de la cadette et narratrice. Les aînés incarnent de silencieuses et chimériques figures d’une contestation juvénile : libération par la vagin pour la première, par le marxisme pour le second. Loula et Raqib morigènent leur cadette. Via des "cassettes culturelles" qui ne sont rien d’autres que des films porno pour l’une, via Rosa Luxemburg - "sois libre et magnifique comme Rosa Luxemburg" - pour l’autre. Si Loula se montre constante, son marxiste de frère, un peu moins, qui, après avoir convolé, exige de se faire appeler ‘Abd-el-Raqib se transformant, du jour au lendemain, en intégriste pur sucre.
Pour le coup, la cadette subit une double influence, une sorte d’injonction paradoxale entre la liberté sexuelle de la sœur - "le charivari, voilà le vrai djihad!" - et la rigueur religieuse du frangin. C’est de ce côté que s’orientera la narratrice – formation théologique, épousailles islamistes, recrutement djihadiste, voyage en Afghanistan… - tout en restant excitée par les  "cassettes culturelles" visionnées, travaillée par des pulsions sexuelles qui jamais ne seront satisfaites ! "Comment trouver la paix intérieure quand on est consumé par les feux du désir, par son volcan qui ne connaît pas de rémission" demande la jeune "femme interdite". Voici d’ailleurs la très réussie et prometteuse première phrase du roman : "Jamais je n’aurais imaginé qu’il existait un homme capable de refuser à une femme la nuit qu’elle lui offrait sur un plateau". L’homme en question est un voisin qui a offert un enregistrement de la chanson Questionnez mon cœur (Salou qalbi) d’Oumm Kalsoum. Le poème d’Ahmad Chawqi, communément présenté comme religieux, servira de trame littéraire au roman laissant deviner une autre interprétation.

Le champ des possibles
Femme interdite montre avec force et clarté les énormités auxquelles conduisent un principe au fondement de l’organisation sociale et des rapports entre sexes : "les femmes sont des goules, ce sont elles qui séduisent les hommes. Sans elles, ils seraient la pureté même". In fine, nubile dès l’âge de neuf ans, la femme devient "l’obsession première". Derrière les obligations de dissimuler les corps et les contours, les cheveux, les visages, les yeux, la voix ou même de refuser des "prénoms [qui] excitent le désir et exhibent ouvertement ce que Dieu a laissé caché au fond de la femme" - exit donc les Jamila (Belle) et autre Ghaniya (Séductrice) - c’est la femme qui est illicite, "défendue". Ces "principes droits de l’islam" débouchent sur des conduites que l’auteur se plait à ridiculiser. Comme cette fatwa qui, pour répondre aux interrogations les plus absurdes des croyants, autorise aux femmes d’allaiter un homme (domestique ou chauffeur de taxi) pour pouvoir lui apparaître librement. Ou ce cours de jurisprudence islamique sur le licite et l’illicite en matière de "conjonction" donné par écran interposé par un professeur - lui-même émoustillé par le contenu de sa leçon. En poussant les logiques jusqu’à leur extrême, en maniant l’ironie comme méthode de dévoilement, Ali al-Muri fait œuvre socratique. Il montre vers quelles stupidités conduit une codification des comportements dictée par une sèche séparation - formaliste, sans âme - entre licite et illicite, hallal et haram.
Emporté par une volonté démonstrative, le texte pèche par des personnages et des situations un brin grossiers. Les hommes – obsédés, prédateurs, impuissants ou éjaculateurs précoces - passent un sale quart d’heure. Et "notre" narratrice, toujours insatisfaite, en vient à souhaiter être la victime d’un viol, "même le viol , je n’y avais pas eu droit"... c’est peut être pousser le bouchon un peu loin!
Et si cette lecture, communément admise, passait à côté de l’essentiel ? L’injonction paradoxale qui frappe l’héroïne ne traverserait-elle pas aussi la société ? Ali al-Muqri ne dénoncerait pas alors une "société hypocrite" mais brosserait les contours d’une société soumise à des aspirations diverses, travaillée par des forces contraires. Si cette hypothèse est la bonne, le personnage principal n’est pas la narratrice. Mais celui qui concentre toutes les critiques ou moqueries pour sa versatilité apparente : Raqib. Un Raqib qui en dessinant une autre voie, évite les impasses des deux sœurs.


Mustapha HARZOUNE, Magazine de la Cité de l'immigration, juillet 2015




"Il n'est pas permis..."

 

Dans un pays où l'on pratique la charia islamique, comme au Yémen, la femme n'a pas le droit d'écouter de la musique, doit porter le voile dès huit ans, peut-être mariée dès neuf ans, se soumet à l'oppression sexuelle et à la domination masculines, n'existe plus en tant qu'être humain, annihilée dans toute tentative de féminité.
"La voix de la femme est indécence, il ne lui est pas licite de la faire entendre, pas plus que d'exhiber son visage".

La femme qui témoigne se souvient de sa jeunesse, raconte son adolescence entourée d'une sœur aînée, Loula, dont les aventures sexuelles effrénées et multiples, attisent son désir, d'un frère, Raqib, d'abord marxiste et rebelle avant de se transformer en intégriste religieux après son mariage, d'un père sévère et d'une mère faible et soumise, craintive.

A travers son récit, se dessine une société machiste et liberticide où l'interprétation de l'Islam réduit les femmes à des objets sexuels.

"Eduquer, ça voulait dire frapper".

De l'école primaire où l'éducation des jeunes filles se règle à coups de trombes d'eau au lycée islamique où la surveillante, munie d'une baguette, contrôle les tenues jusqu'aux chaussures, interdit de rire,  puis à l'université islamique où les cheiks dispensent les cours  à travers un écran de diffusion interne sans révéler leur visage ; les jeunes femmes "interdites" transgressent dès qu'elles le peuvent la charia qui façonne ainsi leur vie.

Les vidéos culturelles (pornographiques en fait)  échangées sous l'abaya, les enregistrements audio de sa sœur sur ses multiples aventures initient la narratrice au charivari et autres plaisirs sexuels jusqu'à son mariage avec un ami de son frère très religieux, Abou 'Abdallah avec qui elle  se sent prête désormais à vivre elle-même cette intimité conjugale.

Une nuit de noces inattendue va l'éloigner de l'université, la condamner à rester chez elle à écouter des cassettes du Coran, des leçons de religion sur les devoirs de la femme musulmane. "Tout ce qui me restait à faire, je l'ai compris ce jour-là, c'était de me taire, d'écouter et d'obéir." L'entraîner ensuite jusqu'en Afghanistan pour s'engager dans le Djihad.

Ce roman, porté par un rythme rapide, absolument tragique dans la description du sort réservé aux femmes dans ce pays, secoue le lecteur, si peu préparé à pénétrer dans cette société obscurantiste par le biais de la sexualité.

Sans pudeur, avec le risque de choquer (en tout cas de surprendre) Ali Al-Muqri raconte l'intimité des femmes, leurs désirs, fantasmes et frustrations et les interprétations paradoxales de l'Islam en matière de sexe, tantôt prudes, tantôt extrêmement érotiques, presque scabreuses.

Le regard peu flatteur, ridicule même et plutôt cynique qu'il porte sur la population masculine, vide de toute intelligence,  à travers  notamment le père de la narratrice, son frère, son mari, les différents amants de sa sœur ou même  les professeurs  d'université, les condamnent d'emblée, vire au grotesque et à la caricature, dénonce, certes avec courage l'hypocrisie d'une société yéménite mâle qui, sous couvert de la religion, asservit les femmes, légitime la violence intime mais au final, ce regard laisse le lecteur plus mal à l'aise que révolté.

Ce livre, assurément proche d'une réalité ne convainc pourtant pas de bout en bout. La transformation de la jeune fille, éprise de liberté puis missionnée pour détecter dans la presse tous les écrits contraires à la religion, stimulée ensuite par le désir de combat, semble si hâtive, construite sur trop peu de détails,  qu'elle ne permet pas au lecteur d'adhérer complètement au récit. Il reste en retrait, perplexe, en quête de précisions et d'éléments qui ne viendront jamais.

Evasif également dans la description des personnages secondaires, le récit perd de sa force et de sa profondeur, de sa sincérité même et le lecteur ne sait plus exactement quel est l'objectif de l'auteur: dénonciation de l'intégrisme religieux, éveil des consciences, ou simple brûlot démagogique?

Questionnez votre cœur alors mais surtout, à l'instar de l'héroïne,  écoutez sans hésiter Oumm Kalsoum.

Cécile Pellerin, sur le site ACTUALITTE, avril 2015

 
Charivari à Sanaa


Les confessions d'une femme étouffée
par le carcan de la tradition

Même avant dè sombrer dans le chaos déstabilisé par le terrorisme islamiste, le Yémen était un pays rigoriste, en particulier en ce qui concerne les femmes, et leur tenue 'abaya, burqa, khimar, lathma, niqab, autant de voiles,
de voilettes, voire de grillages, pieces du carcan noir imposé aux femmes par les hommes, sous prétexte de préserver leur pudeur, et ce dès leur plus jeune âge. Quitte à se livrer, eux, dans l'intimite, aux pires débauches. Cette servitude, la narratrice de Femme interdite, dont le roman est presenté comme la "confession", l'a subie dès l'âge de 8 ans, de la part de son père Chez eux, ni télé ni magnétoscope. Certes, on l'envoie à l'école, mais dans un lycée islamique, puis à l'université où elle étudiera surtout la religion Sa situation la choque d'autant qu'elle est injuste Raqib,
son frère aîné, qui se revendique communiste, boit de l'alcool, blasphème et introduit des livres "interdits" au foyer.
Tout du moins jusqu'à ce qu'il se marie, et devienne un tyran fanatique, un cheikh prêcheur, qui partira faire le dilliad en Tchétchénie Et sa soeur cadette, Loula, la chouchoute du père, est, elle, une parfaite dévergondée, qui jouit de l'impunité parce qu'elle nourrit la famille avec des gains acquis de façon peu orthodoxe, si l'on ose dire. Travaillant dans l'import-export, elle voyage beaucoup, s'offre à son patron, pose nue pour un peintre parisien. Et visionne en cachette, avec sa soeur, sur son portable des scènes de "charivari", ou des "films culturels", bel euphémisme pour pornos.[...]

Journaliste progressiste, essayiste, auteur du Beau juif, que l'on avait apprécié (Liana Levi, 2011), Ali al-Muqri nous offre ici un roman tantôt étouffant comme sous la burqa, tantôt plein d'humour grinçant, triste état de son pays, juste avant la guerre larvée qu'il subit aujourd'hui.

Jean-Claude Perrier, LIVRES-HEBDO, février 2015

Ali al-Muqri
et l'oppression religieuse au Yémen


Chaque mois, Lire donne la parole à un écrivain pour qu'il nous ouvre les portes de sa réalité.
Ce mois-ci : Ali al-Muqri, romancier yéménite déjà nommé pour l'Arab Booker Prize avec Le Beau Juif. Dans Femme interdite, cet intellectuel maintes fois menacé dénonce
le sort fait aux femmes de son pays, soumises au joug des traditions et de la religion.
Et, avec elles, l'hypocrisie d'une sociètè en proie au doute et à la frustration.

Extrait des propos de l'auteur, recueillis par Julien Bisson:
"J'ai voulu centrer mon roman Femme interdite sur l'expérience des femmes yemenites, dont les conditions de vie sont aujourd'hui très pénibles Les femmes dans le monde arabe sont condamnées à vivre à la marge, même quand elles font le choix difficile de rejoindre le djihad ou al-Qaida. Mais cette domination masculine
a un revers: l'oppression sexuelle qui tente de réprimer toute forme de désir et finit par alimenter les frustrations du pays. C'est pourquoi la
question sexuelle est aussi au coeur du roman car elle nous dit quelque chose de la souffrance faite aux femmes mais aussi aux hommes. Et soit dit en passant, cette association de fait entre repression sexuelle et extrémisme religieux n'est pas propre aux seules societes arabes - on la retrouve
aussi dans les cultures juive, chrétienne ou hindoue.
La particularité du Yemen, c'est l'existence de la charia. Mais il faut bien comprendre que son application est toujours sujette aux retournements politiques. C'est un instrument du pouvoir. Et aujourd'hui, il y a
une alliance entre les autorités et "le cierge", pour maintenir à la fois le pouvoir en place et la stabilité religieuse. C'est ce qui explique ici l'absence
totale de Lumières intellectuelles ou de projets démocratiques, via l'éducation ou les medias - car ils ne sont d'aucune utilité pour le pouvoir ou le cierge."

LIRE, février 2015