Le pays du commandeur

Roman de Ali Al-Muqri

traduit de l'arabe (Yémen) par Ola Mehanna et Khaled Osman


Le romancier égyptien Ali, vient tout juste de perdre la course au prix littéraire Shéhérazade qui lui aurait permis de aurait gagner l'argent nécessaire au traitement de son épouse atteinte d'un cancer, et d'acquérir ce surplus de notoriété qui lui aurait assuré un avenir radieux.
Contacté par le Commandeur, dirigeant dictateur de l'Irassibye, Ali accepte de rédiger la biographie de cet être suprême qui règne brutalement sur son peuple asservi.
Ce roman décrit la genèse de cette biographie, les réunions interminables avec le comité de lecture pour en définir le plan puis les titres des chapitres, les séances de validation des textes avec le Commandeur himself, sur fond de sourdes révoltes et de germes d'opposition vite réprimés dans le sang ou par des disparitions inexpliquées.
Sans nouvelles de son épouse, Ali fait de son mieux, puisant dans les textes saints eux-mêmes pour rédiger la meilleure hagiographie possible, repoussant du mieux possible les avances de la fille du commandeur, et se faisant le plus discret possible dans sa recherches d'anecdotes pour émailler son texte de vrais éléments biographiques.
Au fil de ses découvertes, son objectif sera de sauver sa peau, et d'obtenir des nouvelles de son épouse...
La fin sera tragique...
Toute ressemblance entre la vie du Commandeur et celle d'un dictateur des rives de la Méditerranée n'est bien évidemment que pure coïncidence!
Un court roman qui aurait gagné  à être plus long pour donner davantage de corps aux personnages secondaires, la cuisinière notamment, bien que ce format court donne davantage de force à la description succincte des horreurs.
Un roman d'un auteur yéménite que j'ai été surprise de trouver sur la table des nouveautés de ma médiathèque ... à qui je vais conseiller d'acquérir d'autres ouvrages d'Ali Al-Muqri!


Critique de Bill sur le site Babelio, juillet 2020


L'écrivain égyptien Ali perd tout espoir de gagner l'argent nécessaire pour sauver sa femme atteinte d'un cancer. Il n'a pas obtenu le prix littéraire "Shéhérazade du roman arabe" qui l'aurait sorti de l'impasse financière où il se trouve.
Pour gagner l'argent dont il a besoin, il fait un pacte faustien. Il vend son "âme au diable" en acceptant d'écrire la biographie officielle du Commandeur qui règne sur l'Irassybie. Ce pays est une sorte de nébuleuse obscure qui concentre tout ce que les états totalitaires imposent comme violences et atteintes aux droits humains et à la liberté. le peuple doit être au service du Commandeur et doit répondre à ses besoins et ses fantasmes.
Ali va découvrir ce pays étrange et glaçant où tous les rouages d'un état totalitaire sont en place. Il y a d'abord le culte du secret et la loi du silence qui sont les clés de voute de tous ces gouvernements qui cachent ainsi la triste réalité de leur pays, derrière des rideaux de mensonges. La présence d'Ali est donc secrète. Elle ne doit pas être révélée ce qui lui empêche toute liberté de s'exprimer et d'agir selon son bon vouloir. "L'idée étant que personne ne devait savoir que j'avais rédigé cette biographie, ni même contribué à son écriture. Une telle information provoquerait inévitablement la suspicion des milieux culturels, déjà alertés par l'abondance de livres signés de la main du Commandeur: ils allaient immédiatement penser qu'il avait des nègres employés à les écrire pour lui, et assurément mon nom figurerait sur la liste des suspects." [extrait p.38-39]
Comme dans tous les pays totalitaires, La peur est omniprésente. Ali est dans la crainte permanente de déplaire au Commandeur. Sa garde rapprochée est tout aussi dangereuse, car elle guette toute incartade au protocole et use de la délation pour se faire remarquer du Commandeur.
Ali occupe son temps à réfléchir à cette biographie factice et participe aux réunions de la commission d'écriture de la biographie, mais aussi à celle du bureau d'orientation de la pensée et du bureau d'orientation idéologique. Il doit s'habituer à ce monde absurde et grotesque qui l'entoure. Comme dans tous les pays sous dictature, on pratique en Irassybie une sorte de "novlangue" décrite par Orwell. Ali apprend à utiliser un vocabulaire adapté qui ne doit pas choquer la susceptibilité du Commandeur et de son entourage. Par exemple, on ne parle pas de collaborateurs du Commandeur - le mot collaborateur n'existe pas. Ils sont tous des "quémandeurs". La mégalomanie des dictateurs n'a pas de limite, celle du Commandeur aussi! "C'est le leader de nations et non le leader d'une nation, il est leader des nations qui s'uniront un jour, grâce à son inspiration, pour n'en former qu'une seule dont il sera le chef."[Extrait p.42].
La soumission totale et la manipulation des consciences sont incontestables: "Vous seul, O notre Commandeur, êtes capable de guider ce soleil où vous voulez pour en faire profiter qui vous le souhaitez, ou bien de dépêcher les nuages au-dessus de tel ou tel territoire afin qu'il pleuve, ou encore d'envoyer vos bienfaits où vous le décidez!"[Extrait p.54]
Ali va être étonné d'apprendre que c'est Chaimaa, la fille du Commandeur, qui a demandé à son père de le choisir pour écrire sa biographie et plus consternant encore, elle va lui proposer le mariage! Tel père tel fille! Chaimaa est tout aussi machiavélique que son père et se comporte comme lui. La notion de respect des droits de l'homme n'existe ni pour le père, ni pour la fille. Il est évident que les caprices de ces deux-là sont dangereux et les êtres humains ne sont que des jouets entre leurs mains. Il apprend de la bouche de Chaimaa que son père a fait exécuter ses anciens amants qui ne se sont pas comportés correctement. "D'un autre côté, ses propos m'inquiétaient, car ils pouvaient être pris pour une menace quant à la punition qui m'attendait si jamais je rejetais sa proposition de mariage" [Extrait p. 36]
[...]
Ali va apprendre peu à peu tous les sévices que le Commandeur fait subir à son entourage. Les témoignages sont tragiques. Ce sont des atteintes permanentes à la dignité humaine.
Les dictatures reposent essentiellement sur la tyrannie qu'elles exercent sur le peuple. Les dictateurs se croient invincibles, mais ils sont fragiles. Il suffit qu'une brèche s'ouvre et le pays se rebelle et tout explose. Toute la violence et les injustices subies par le peuple se retournent contre son dictateur et c'est le massacre assuré.
Le Commandeur de l'Irassybie qui se croyait insubmersible ne va pas échapper à la fin tragique que connaissent beaucoup de dictateurs de ce monde...

Critique de Nina sur le site Babelio, mai 2020.




Suite à une fatwa dirigée contre lui, après la parution de Femme interdite, l'écrivain yéménite Ali al-Muqri a dû fuir son pays en 2015. Désormais installé en France, son nouveau roman, censé se passer dans une contrée imaginaire du Moyen-Orient, est une critique acerbe et volontairement caricaturale (mais jusqu'à quel point?) d'un régime autocratique où chaque citoyen est prié de chanter les louanges de son Commandeur alors que sa cour se prosterne devant son génie et n'ose le contredire, de peur de finir assassiné.

Ce pays ressemble un peu à la Corée du Nord, en plus orwellien encore mais l'auteur l'a placé dans le monde arabe, en profitant pour exagérer à dessein les dérives anti-démocratiques des dirigeants de la région. Toujours aussi doué pour concocter des histoires malicieuses qui tiennent un peu des contes des mille et une nuits, en plus barbare cette fois-ci, al-Muqri a choisi la plume d'un narrateur venu d'Égypte pour écrire un livre sur les hauts faits et la grandeur dudit Commandeur. Un écrivain un peu mal à l'aise par rapport à cette mission, mais surtout très lâche et mentalement faible dès lors qu'il faut oublier son éthique personnelle pas très compatible avec son souci de réaliser un profit immédiat.

Moins brillant que ses deux opus précédents, peut-être que parce que moins "romanesque" et plus politique, Le pays du Commandeur constitue malgré tout une lecture captivante et divertissante, principalement dans son analyse piquante et sardonique de comportements humains marqués par la servilité et l'absence de courage.crivain au Yémen, aventurier de l'extrême.

Critique de Traversay sur son blog "Cinéphile m'était conté", mai 2020.