Le pays du commandeur

Roman de 'Ali Al-Muqri, traduit de l'arabe (Yémen) par Ola Mehanna et Khaled Osman


L'homme a quitté son pauvre logement du Caire pour répondre à l'invitation d'un dictateur dans un somptueux palais. Laissant derrière lui les « printemps arabes » et leur lot d'espoirs et de désillusions, il veut penser à son oeuvre, à son épouse, à survivre. Il est poète et ne tire pratiquement aucun revenu de son œuvre.

L'argent, voilà ce qui a amené l'écrivain en Irassybie. Il est couvert de dettes, contractées par son épouse pour subvenir aux besoins du ménage. De plus, celle-ci est gravement malade et son état nécessite un traitement fort coûteux. Sa mission achevée, il pourra la soigner et rembourser ce qu'il doit, du moins le croit-il, ou veut-il le croire. Alors, même s'il penche plutôt, selon ses dires, à gauche, vers le bien commun et la démocratie, il a accepté de devenir biographe du Commandeur, le tyran local. Hagiographe serait plus exact, tant son texte magnifie le dictateur sanguinaire dont il est censé retracer la vie.

Exilé loin de chez lui, l'auteur se plie aux exigences du palais, une idolâtrie sans borne pour ce Commandeur qui n'hésite pas à se confondre avec Dieu lui-même, ce qui pose quelques problèmes de syntaxe à l'écrivain et sa commission d'assistants. C'est à qui saura se montrer le plus flagorneur. Le dictateur adore que l'on vante ses immenses qualités, sa clairvoyance et sa toute-puissance, malheur à celui ou celle qui ose douter ou ne répond pas assez vite, c'est l'exécution ou la déportation à L'île des Morts immédiate. La déportation étant un supplice bien plus inhumain que la peine capitale.

Comme si son travail d'écriture à haut risque ne suffisait pas, voilà que la fille du tyran, Chaimaa, le poursuit à chaque instant avec le désir de se marier avec lui. Elle souffre de solitude et la religion permet de prendre une seconde épouse si la situation l'exige. Ne pas céder à ce caprice pourrait être dangereux, aussi l'écrivain ne proteste-t-il que fort peu et finit par accepter. De lâchetés en compromissions, il va d'ailleurs capituler sur tout, rivalisant de flatteries envers le Commandeur avec les plus vils de ses courtisans. Il parvient même à devenir un interlocuteur privilégié du despote qui le paie en monnaie locale, dont le cours doit être indexé sur celui de la monnaie de singe... Et oublier peu à peu Samah, son épouse du Caire.

"Là-dessus, il m'expliqua que le Commandeur n'était touché par aucune inspiration qui l'aurait potentiellement guidé dans l'expression de sa pensée. Non, c'était exactement l'inverse : c'est lui qui était la source de cette inspiration, lui qui la diffusait à l'humanité tout entière pour l'aider à résoudre ses interrogations dans l'ici-bas et l'au-delà."

Les rêves ne durent jamais bien longtemps, voilà que la contestation gagne le pays, le tyran pourrait être renversé, l'écrivain - et ses versets dithyrambiques - pourrait apparaître comme un allié du régime. Pire, Chaimaa, pourtant opposante avérée à son père, doit se cacher, et il est son mari...

Le pays du Commandeur est une fable, cruelle, acide, pointant bien des compromissions et des servilités habituelles dans l'entourage des tyrans. Bien vite, on se rend compte que l'écrivain n'est pas qu'une victime, que ses faces sombres d'individualiste égocentrique, avide de reconnaissance, de pouvoir, sont bien plus importantes qu'il ne le confesse, et que son comportement a à voir, toute proportions gardées, avec celui du despote. Il est lâche, veule, cupide, mais habille le tout de jolies phrases.

"Était-ce lui qui était méprisable, ou bien moi qui l'étais devenu, moi le romancier cultivé, adversaire proclamé de toutes les formes de tyrannie?"

Le Commandeur d'Ali Al-Muqri est si caricatural qu'il en devient drôle, malgré ses crimes, tout comme le troupeau d'apologistes qui l'entoure. C'est à qui trouvera le compliment le plus extravagant, le superlatif le plus absolu. La révolution passée, ce sera à qui trouvera la condamnation la plus sévère du régime précédent, à qui dénoncera le plus rapidement les complices du dictateur...

Grotesque, absurde, ubuesque sont les mots qui viennent en lisant les descriptions de la vie à la cour, juste avant le frisson en songeant que l'auteur est yéménite et aux souffrances de ce peuple ravagé par la terrible guerre oubliée qui tue des milliers de civils chaque semaine. En pensant à la coalition menée par l'Arabie Saoudite qui affronte les partisans houthis chiites, armés par l'Iran. Soudain le Commandeur d'opérette prend une dimension bien plus dramatique et, sous le comique réel de certaines scènes, pointe le désespoir de l'homme qui voit son pays et ses concitoyens disparaître sous les bombes de deux régimes dictatoriaux.

Sous ses airs de ne pas y toucher, ce roman passe en revue bien des sujets brûlants du Moyen-Orient, de ceux qui ont motivés les peuples à se soulever. Que ce soit l'autocratie, le népotisme, la censure, rien n'échappe à Ali Al-Muqri, pas plus que la polygamie ou la frustration sexuelle, la condition des femmes. Fable donc, certes, mais livre politique, au sens noble du terme, avec un écrivain, peu sympathique, transformé en Candide au palais d'un tyran comme il y en a trop.

Un conte des mille et une compromissions nécessaires au pouvoir d'un tyran, à la fois drôle et cruel et d'une terrible lucidité.

Avis sur le site QUATRE SANS QUATRE, mars 2020